Au moment de son départ, et dans l'incertitude où il était naturellement sur l'issue de son expédition, Grimm voulut que sa Correspondance littéraire continuât à paraître pendant son absence, et il eut la main heureuse en choisissant pour cela notre Meister, qui s'acquitta très bien de cette charge. Aussi Grimm, de retour à Paris, se trouvant appelé par la confiance de l'impératrice de Russie à s'occuper d'objets plus importants, abandonna à son jeune remplaçant les bénéfices et les charges de cette Correspondance, qui devint la chose de Meister[ [3] et sa principale occupation. Quatorze années durant, il s'y consacra tout entier.
Dans les dernières années du règne de Louis XVI, le moment vint où Meister, qui n'avait fait jusqu'alors que rendre compte des ouvrages d'autrui, et qui était arrivé à l'âge mûr, se jugea enfin capable d'entrer à son tour dans la lice. Son premier écrit fut un traité De la morale naturelle, 1787, qui eut plusieurs éditions, et fut traduit en allemand par Wieland. Un petit volume, intitulé: Des premiers principes du système social, appliqués à la révolution présente, 1790, eut aussi plus d'une édition. Nous lui emprunterons un chapitre: Quelques aperçus sur les causes de la révolution actuelle, qu'on trouvera dans nos appendices.
Meister publia ensuite des brochures de circonstance: les Conversations patriotiques, 1791, qui eurent trois éditions en quinze jours; un Entretien d'un feuillant et d'un jacobin, 1792, réimprimé dans une édition développée des Conversations patriotiques[ [4], qui se terminait par les Idées de milord Backward. En anglais, backward signifie: En arrière! Meister était bien vite devenu réactionnaire, et il ne s'en cachait pas.
On verra plus loin, comme nous l'avons dit, quelques pages qui nous ont paru dignes d'être remises en lumière; nous ne nous arrêterons pas au reste. Les Souvenirs d'un voyage en Angleterre sont un ouvrage meilleur.
Ils ont eu deux éditions: Meister publia la première en 1791, aussitôt après un séjour à Londres, qui n'avait pas duré plus de quinze jours, a-t-il dit: ce n'avait été pour lui qu'une courte distraction, après laquelle il revint à Paris, comme si cette ville allait demeurer habitable. Il y était encore au 10 août 1792, et dans les semaines de trouble qui suivirent cette journée, il reconnut qu'il avait trop tardé à se mettre en sûreté. Avec quelque peine, il réussit à sortir de France et il se réfugia en Angleterre, où, cette fois, il passa six mois.
La Suisse était sa patrie; il y avait des parents, des amis; il alla les rejoindre à Zurich, et c'est là qu'il passa la seconde moitié de sa vie, dans une modeste aisance, en philosophe, en homme de lettres. Un de ses premiers soins fut de reprendre et de développer ses Souvenirs d'un voyage en Angleterre[ [5].
Depuis le temps où, sous les Valois, le poète Claude de Buttet disait à un ami inconnu:
Tu verras donc l'écartée Angleterre,
Et les terrois du froid Septentrion!
il y a beaucoup de Français qui, après un séjour dans les îles britanniques, ont raconté leurs impressions à leurs compatriotes. Béat de Muralt[ [6], Voltaire,—et Taine de nos jours, dans ses Notes sur l'Angleterre,—ont mérité les premières places dans ce groupe nombreux et divers. Mais ceux du second rang sont intéressants aussi à lire. On peut citer, entre autres, quelques pages de Davity[ [7], qui est le premier en date, et quelques lettres de Le Pays[ [8]. Le lecteur ne trouvera pas mauvais que nous placions ici des extraits des Souvenirs de Meister. Ils se rapportent, les uns à son premier voyage, les autres au séjour qu'il a fait à Londres pendant les six premiers mois du gouvernement de la Convention.