Feuilles Mortes

Juin 1907.

Aujourd’hui j’ai quarante ans — l’âge où une femme ne reste jeune qu’à condition de le vouloir passionnément. Moi je ne veux rien. Je me laisse aller au fil des jours, m’efforçant de ne pas trop penser et de vivre tranquillement ma vie présente. Sans doute ma réputation d’indifférence aux vanités féminines doit être bien établie, car tout à l’heure, en visite, une jeune mariée de vingt-deux ans, un peu bébête, s’est écriée sans penser à mal : « On dit que vous avez été si jolie ! »

« On dit… » Ce mot m’a fait rêver. Restée seule après le départ de ma petite oie blanche, je me suis approchée de la glace, et, sans amertume — mais aussi, je l’avoue, sans aucun plaisir — j’ai cherché à retrouver dans mes traits fanés le visage rayonnant de jadis, dans mes bandeaux au ton de vermeil éteint, d’argent qui se dédore, les cheveux blonds si brillants et si doux. Ma peau s’est plissée de mille rides imperceptibles, mes dents ont perdu leur éclat, mon teint, d’un rose délicat, a tourné au jaune pâle — je ressemble à un de ces pastels mal encadrés dont le soleil et la poussière ont mangé la couleur et terni le velouté : quelque chose s’est fêlé dans la paroi trop mince qui me protégeait de la vie, dans le verre transparent et fragile de mon bonheur. Et je songe à la petite Geneviève aux yeux bleus, aux joues rondes, dont le regard curieux interrogeait l’avenir avec tant de confiance.

Dois-je le raconter, cet avenir d’alors, devenu mon passé ? Parfois je me dis qu’il vaudrait mieux oublier. Alors je ferme mon âme aux souvenirs, j’écarte loyalement les regrets stériles. Mais à ce jeu, mon cœur se vide : joies, tendresses, douleurs d’autrefois — chaque jour je les sens qui se dessèchent un peu plus, qui se détachent de moi comme des feuilles mortes menacées par le vent de l’oubli. Est-ce donc si mal de les ramasser une à une, à mesure qu’elles tombent, pour pouvoir, quand je serai très vieille, en respirer encore l’odeur mélancolique — pour être sûre que cela, du moins, me restera toujours ?

I

Mon enfance est très loin, très vague ; je me rappelle les gens et les choses, mais rien d’intime, de personnel — pas de ces terreurs nerveuses, de ces chagrins violents qui laissent des traces profondes. Une petite vie tout unie, calme comme la figure de Julie, que je retrouve mêlée à tous les menus événements de mon existence — une figure sans âge, avec un bon regard dans un masque couturé par la petite vérole. Telle elle m’apparaît aujourd’hui, à soixante-sept ans, telle — ou à peu près — elle devait être à vingt-sept ou vingt-huit lorsque, papa étant resté veuf — ma mère venait de mourir en me mettant au monde après dix années de mariage — personne ne s’étonna de voir Julie demeurer près d’un homme encore jeune et s’installer dans ses fonctions de bonne à tout faire, auxquelles elle adjoignit en mon honneur celles de nourrice sèche.

Je me souviens d’un lapin blanc en verre filé dont les yeux rouges me ravissaient d’admiration et qu’on me donnait pour jouer, le matin, dans mon lit, — d’une promenade au Luxembourg pendant laquelle une petite fille qui courait avec moi sur la terrasse s’arrêta tout à coup et me demanda : « Pourquoi tu n’as pas de maman ? » La question m’humilia, sans m’attrister, et je répondis fièrement : « J’en ai une, seulement elle est en portrait et papa met des fleurs devant. » Ce fut tout. Jamais je n’avais pensé qu’une maman en chair et en os pût être indispensable à l’existence.

Quoi encore ? Mon entrée à la pension de Mme Laurent, une veuve qui habitait notre maison. Je venais d’avoir six ans ; les boutons de mon tablier noir s’accrochaient dans mes boucles, par derrière, et me tiraient les cheveux toutes les fois que je baissais la tête — j’avais très peur et un peu envie de pleurer, Mme Laurent me prit la main et me conduisit à ma place en disant : « Asseyez-vous là, ma petite Geneviève. » Au son de sa voix, mon cœur se fondit d’admiration et de respect. J’ai su depuis qu’elle était vulgaire et boulotte, qu’elle louchait affreusement, qu’elle possédait tout juste son brevet simple et que son prétendu veuvage cachait une triste histoire de jeunesse. Mais pendant longtemps, elle incarna pour moi ce qu’il y a de plus beau, de plus savant et de meilleur.