Mais elle peut être la source d’un désordre plus subtil et plus grave. Toutes ces basses pensées de mon âme, tous ces mauvais génies, menus, sournois, pareils à des remords qui se moqueraient de moi, en les remarquant elle grossit leur importance. Elle les considère en eux-mêmes et, par là, leur communique une sorte de consécration. Abandonnés à leur propre mouvement, sans doute ils auraient tôt disparu ; ils s’évanouiraient tout de suite en d’autres sentiments plus profonds et plus vastes ; car leur sens naturel les mène à périr. Mais la sincérité les protège contre leur fugitivité ; elle prend chacun d’eux, lui reconnaît une place, se fait une religion de l’accueillir et presque de le respecter ; elle l’empêche d’être étouffé par d’autres qui le dominent, ainsi change-t-elle son essence qui était de passer en un clin d’œil. L’âme qu’à force d’équité elle finit par former est toute égale et immobile ; le cours en est arrêté ; à chaque instant elle présente tout son détail. L’homme sincère n’ose plus toucher à ses sentiments ; il aurait honte de les réformer, de plier le moindre d’entre eux ; il pense justifier ses actes raides, aigus, à la fois gauches et cruels, en disant : « Je suis ainsi. » Il en vient à ne plus pouvoir même souhaiter d’être différent. Il abdique tout empire sur ce que lui propose son âme ; il obéit à tout lui-même, sans songer que peut-être le vrai lui-même serait celui qui se maîtriserait et brusquerait ses inspirations trop complexes. Ainsi s’écarte-t-il insensiblement de sa nature pour n’en avoir voulu négliger aucun élément.
Nous aimons Stendhal pour son audacieuse patience à s’épuiser sans cesse complètement. Jamais il ne rencontre un de ses sentiments sans le connaître ; il entre en lui avec scrupule ; il le parcourt exactement dans toutes ses dimensions ; il en fait avec une minutie passionnée la découverte ; il consent à ses détails les plus comiques en même temps qu’à ses bassesses ; il subit tous ses calculs ; il se fait avec l’un mesquin et tatillon, comme avec un autre tout à l’heure il s’était fait magnanime. Jamais il n’esquive rien de lui-même. — Pourtant je ne puis l’aimer sans gêne, quelque chose en lui retient mon élan ; il m’apparaît déformé par l’exercice même de cette sincérité que j’admire en lui. Je le vois peu à peu saisi par l’isolement ; peu à peu il perd communication avec les événements ; il est si préoccupé de ne rien omettre de ce qu’ils lui font ressentir, qu’il omet d’y participer ; il ne prend d’eux que le psychologique ; ils deviennent pour lui des prétextes abstraits et indifférents ; il ne leur demande que de déclencher son âme. Il n’est pas embauché par eux, il ne travaille pas à leur besogne ; il ne connaît pas cette aise profonde de s’employer, cet oubli merveilleux que l’on goûte à être quelqu’un par quoi quelque chose de bien matériel et de bien bête est accompli. Vie stérile, et de plus en plus triste à mesure qu’elle s’avance ! Et quels événements après tout finit-il par mériter ? Conversations de salon, amitiés légères (il juge ses amis !), spectacles, intrigues d’un soir. De l’amour, où il excelle, il ignore la fidélité, qui est une chose dure, pesante, interminable, mais réelle comme le travail des champs. Quelles aventures dans ce monde où le voici réduit ? Il ne lui en arrive plus que dans ses romans. — Pauvre grande âme maladroite ! Elle est exclue de partout. On s’est passé d’elle. Plus rien ne lui est demandé. Elle est frappée du grand malheur d’être inutile. Elle était trop attentive, elle hésitait trop au moindre sacrifice ! — Stendhal s’est attaché comme un confident à sa propre personne ; il ne peut plus entrer nulle part avec celui-là qui le suit. Rien n’est plus terrible que sa mort brusque, sur un trottoir de Paris, au seuil de la vieillesse dont il s’était rendu incapable.
Mais, moi, je n’estime rien au-dessus de vivre, et ce dont d’abord je ne veux rien laisser échapper, c’est de vivre. Le véritable honnête homme est celui qui sait employer son âme comme il faut aux événements ; il n’ignore rien de ce qu’elle contient, mais il n’a pas perdu sur elle son autorité légitime, et il fait d’elle ce qu’il veut. — Il la connaît jusque dans ses plus secrètes malignités, il n’a pas de lui-même cette haute opinion si ridicule que l’on voit à tant de gens, il sent les poussées de l’esprit bas, il regarde hardiment sa méchanceté et sa laideur, il leur cède parfois et il en a remords. Mais il ne les admire pas ; il a d’autres soucis que de les protéger ; il passe outre. Il accueille les événements qui lui sont donnés et il travaille à les subir avec justesse. Comme un bon ouvrier met de l’ingéniosité à suivre le plan qu’on lui trace et, si l’usage de tel outil subtil et dangereux dont il eût bien aimé se servir n’est pas demandé, il y renonce et s’arrange pour montrer tout de même son intelligence et son invention, ainsi l’honnête homme rejette sans regret tous les sentiments que les circonstances ne font pas opportuns et trouve moyen d’engager dans l’affaire tout de même le meilleur de son âme. Il a soin de maintenir ses émotions secondaires à leur place et dans leur proportion ; il accepte que soient brisées quelques velléités étranges et fragiles, qu’il eût peut-être pu abriter en lui. Car il songe avant tout à former scrupuleusement sa souffrance à l’image de son malheur, et de telle façon qu’elle ne le déborde ni ne lui manque. Il préfère à garder son cœur intact et sans un vide, cet exquis mouvement plaintif qui déjà l’emporte et l’incline. Au lieu de s’amuser à son foisonnement, il cherche à le pencher exactement, à lui donner de la pertinence, une disposition bien sensible. Il veut répondre au coup qui le frappe par un cri pur, juste et surpris. Ses sentiments ne perdent pas leur tendance ; ils ne cessent pas de vouloir en venir à leurs fins ; ils méditent toujours des actes ; du moins ils se joignent pour faire un élan uni, un seul désir. Ainsi l’honnête homme demeure tout occupé à vivre, en échange perpétuel et dans une conversation liée avec les événements. On a besoin de lui, et il ne fera pas défaut.
Janvier 1912.
DE LA FOI
A Paul Claudel
I
ÉLOGE DE LA FOI
Le doute passe communément pour une marque de pénétration ; il témoigne, croit-on, d’une intelligence plus forte, plus agile, mieux portante que la foi. — Au contraire je prétends qu’il est une idée mal attachée à l’esprit ; et les tiges sont malades auxquelles les feuilles ne tiennent pas solidement. Le doute est l’incapacité de nourrir ce que l’on pense. Un événement arrive quelque part où je ne suis pas ; on me le raconte ; j’en forme en moi l’idée, je me le représente ; si je ne le crois pas, c’est que je ne trouve pas en moi assez de réalité pour égaler la sienne, c’est que je suis plus pauvre, plus pâle, plus problématique que lui. Il se passe en moi quelque chose que je ne parviens pas à atteindre ; je n’ai pas la ressource qu’il y faudrait. L’événement recommence en moi ; et j’en suis le spectateur impuissant et endormi ; je manque de courage pour l’animer une seconde fois.
L’homme qui sort, un matin, devant sa porte et qui, regardant le monde, se dit : « Peut-être que ces choses que je vois ne sont pas » — que peut-il vouloir signifier par là, sinon : « Dans mon esprit trop décoloré toute cette gloire, en se reflétant, n’arrive pas à plus de vivacité que n’en ont les images des songes. Elle n’y revit que sous forme d’idées, c’est-à-dire faible et incertaine comme moi-même. » Il ne peut pas empêcher qu’il soit le moins fort. Du monde et de lui, c’est le monde qui a raison, parce que c’est le monde qui dépense le plus. — Lui, il est pareil à ces malades dont l’infirmité est de ne pouvoir pas s’en tenir à ce qu’on leur demande, à la question que l’on traite ; ils cèdent, ils s’en vont de côté, ils dérivent tout de suite, ne parvenant pas à soutenir le tête-à-tête et la fixité. Le doute, c’est le refus de regarder en face, c’est le clin d’yeux de l’homme qui s’abrite avec son bras d’un éclat trop vif, c’est la digression et le détour.