La culture n’est pas un point de vue. Elle consiste essentiellement à mettre toutes choses en branle. Oui, Natorp a eu raison de nous la représenter comme un mouvement. Mais au lieu d’un mouvement de l’intelligence, c’en est un de la volonté. Elle est bien un passage, un ewig stetiger Uebergang[105] ; mais cet Uebergang s’effectue de l’esprit au dehors. La culture consiste à sortir de l’esprit et à assaillir directement les choses, à les secouer.
[105] Un dépassement éternellement constant.
Elle n’attend pas. Elle prend possession de la réalité en vrac. Elle s’attaque de front à ce monde qui a résisté à l’esprit, et elle décide d’en faire tout de même quelque chose. Comment se définirait-elle, alors qu’elle consiste à passer outre à toute définition ? Elle ignore ce long temps où l’on ne fait rien que contempler quelque chose dans sa pensée, et l’approuver, et le caresser. Elle procède, elle commence, voilà peut-être sa plus essentielle fonction. Elle est l’initiative à tout prix. Elle est l’esprit de construction déchaîné tout seul.
C’est une force. C’est un moteur. C’est un moulin. Elle actionne une roue, elle fait tourner toutes choses ensemble. Son effet, c’est la liaison, c’est la mise en composition universelle. C’est l’organisation si l’on veut, l’organisation a priori.
Elle ne perçoit plus le monde qu’à l’occasion de ce qu’elle fait. Elle ne le voit qu’en le forgeant. Elle l’apprend dans la mesure seulement où elle le fait devenir autre chose.
La culture, c’est la clé des champs donnée au formidable dynamisme du génie allemand. Livrez-lui le monde : au bout d’un temps donné, tout y aura été soulevé de son siège. On comprendra de moins en moins de choses, mais il y en aura de plus en plus de remuées. « Rien n’existera plus pour soi. Il y aura des liens qui feront communiquer toute chose avec toute autre. » De partout on aura lancé des amarres. Ou mieux encore, tous les objets existants seront entrés en danse et, comme les rayons d’une roue vertigineuse, ne formeront plus qu’un magnifique et mobile soleil. Et l’on ne trouvera même plus la moindre trace de l’esprit qui leur aura donné cette gigantesque impulsion, car il aura piqué une tête à leur suite et, comme un acrobate pelotonné à l’intérieur du cerceau qu’il anime, il aura disparu dans leur rotation.
VI
CULTURE ET BARBARIE
« Eh ! me diront les neutres, vous avez beau mobiliser votre vocabulaire le plus méprisant, vous ne faites rien de plus que définir une mentalité dont le seul défaut reste de n’être pas la vôtre. Ne pensez pas l’avoir si facilement foudroyée. Il est bien possible qu’elle vous exaspère. Mais c’est un malheur dont il n’y a pas à tenir compte. Elle reste d’une incontestable originalité et d’une puissance dont chacun aujourd’hui peut à loisir constater les effets. En d’autres termes, vous nous expliquez fort bien pourquoi vous êtes en guerre avec l’Allemagne. Mais vous ne nous démontrez pas que nous ayons le devoir de souhaiter votre victoire plutôt que la sienne. Avec la victoire de l’Allemagne, des avantages que vous pouvez appeler monstrueux, mais qui n’en seront pas moins tangibles et palpables, écherront au monde. Tout au moins des possibilités indéfinies s’entr’ouvriront. Nous devrons peut-être résigner certains rêves, un certain goût de la vie libre et facile, certaines aspirations esthétiques, dont nous avions cru faussement jusqu’ici la satisfaction indispensable. Mais la productivité du monde subira un accroissement formidable. Tout ce qui reste entre vos mains, petit et noué, se développera ; des échanges s’établiront ; toute richesse se multipliera. La vie finalement deviendra sinon plus heureuse, tout au moins plus nombreuse et plus prospère ; une civilisation nouvelle prendra naissance. »
Je serai le dernier à contester la fécondité du génie allemand. Et qu’ai-je fait dans toute cette étude, sinon la faire apparaître comme l’essentielle, comme peut-être la seule vertu de ce génie ? Je crois fort bien que l’Allemagne est capable de « révolutionner » le monde, et d’abord au sens physique du mot. Elle est capable de le faire tourner, de le mettre sens dessus dessous, et par là, j’en conviens, en exposant ses entrailles au grand jour, de renouveler sa substance et de lui communiquer une nouvelle force végétative. C’est peut-être ce qu’ont senti les peuples faibles, comme les Russes, ceux qui se voient impuissants à exploiter eux-mêmes leur propre richesse. C’est peut-être là le charme qui les a captivés et qui les tient encore enchaînés. Lénine et Trotzky n’ont pas été entraînés dans l’orbite de l’Allemagne, comme on l’a prétendu, par de simples pourboires ; leur esprit était déjà gagné. Ils voyaient dans l’Allemagne l’agent du bouleversement universel et, par là, le pouvoir le plus apte à leur venir en aide dans la création d’un monde nouveau. Il ne s’agissait que de lui ôter sa direction trop précise et de le capter à leur usage… Il faut être juste : ce n’était ni à la France, ni à l’Angleterre que des gens désireux de faire exécuter au monde une décisive pirouette pouvaient songer à demander l’impulsion nécessaire. A un moment où l’Amérique n’était pas encore entrée en jeu, l’Allemagne seule avait assez de branle. Oui, l’Allemagne est essentiellement et profondément motrice.
Mais je demande que nous réfléchissions un moment au prix qu’il en coûterait si nous laissions sa vertu s’épanouir librement. Les avantages que nous en recueillerions, encore une fois ne sont pas douteux. Mais le prix : voilà de quoi je ne puis détacher ma pensée, voilà ce qui me comble d’effroi.