En prononçant ces paroles, tandis qu'il était en face de la sentinelle, un pan de son manteau s'écarta. Il s'en enveloppa de nouveau, et continua à s'avancer vers le fort anglais, pendant que le soldat, faisant un mouvement de surprise, lui rendait les honneurs militaires de là manière la plus respectueuse; après quoi celui-ci, continuant sa faction, murmura à demi-voix:

— Oui, ma foi, il faut être vigilant, car je crois que nous avons là un caporal qui ne dort jamais!

L'officier n'entendit pas ou feignit de ne pas avoir entendu les paroles qui venaient d'échapper à la sentinelle; il continua sa marche, et ne s'arrêta qu'en arrivant sur la rive sablonneuse du lac, assez près du bastion occidental du fort pour que le voisinage eût pu en être dangereux. Quelques nuages roulaient dans l'atmosphère, et l'un d'eux cachant en ce moment le globe de la lune, elle ne donnait qu'une clarté suffisante pour qu'on pût distinguer confusément les objets. Il prit la précaution de se placer derrière le tronc d'un gros arbre, et il y resta appuyé quelque temps, paraissant contempler avec une profonde attention les fortifications silencieuses de William-Henry. Les regards qu'il dirigeait vers les remparts n'étaient pas ceux d'un spectateur oisif et curieux. Ses yeux semblaient distinguer les endroits forts des parties plus faibles, et ses recherches avaient même un air de défiance. Enfin il parut satisfait de son examen, et ayant jeté les yeux avec une expression d'impatience vers le sommet des montagnes du côté du levant, comme s'il lui eût tardé de voir le lever de l'aurore, il allait retourner sur ses pas quand un léger bruit qu'il entendit sur le bastion dont il était voisin, le détermina à rester.

Il vit alors un homme s'approcher du bord du rempart, et s'y arrêter, paraissant contempler à son tour les tentes du camp français qu'on apercevait à quelque distance. Il jeta aussi un regard du côté de l'orient, comme s'il eût craint ou désiré d'y voir l'annonce du jour, et il tourna ensuite ses yeux sur la vaste étendue des eaux du lac, qui semblait un autre firmament liquide orné de mille étoiles. L'air mélancolique de cet individu qui restait appuyé sur le parapet, livré, à ce qu'il paraissait, à de sombres réflexions, sa grande taille, l'heure à laquelle il se trouvait en cet endroit, tout se réunit pour ne laisser à l'observateur caché qui épiait ses mouvements, aucun doute que ce ne fût le commandant du fort.

La délicatesse et la prudence lui prescrivaient alors de se retirer, et il tournait autour du tronc d'arbre afin de faire sa retraite de manière à courir moins de chance d'être aperçu, quand un autre bruit attira son attention, et arrêta une seconde fois ses pas: ce bruit semblait produit par le mouvement des eaux du lac, mais il ne ressemblait nullement à celui qu'elles font quand elles sont agitées par le vent, et l'on entendait de temps en temps les caïques[49] frapper les uns contre les autres. L'instant d'après il vit le corps d'un Indien se lever lentement du bord du lac, monter sans bruit sur le rivage, s'avancer vers lui, et s'arrêter de l'autre côté de l'arbre derrière lequel il était lui- même placé. Le canon d'un fusil se dirigea alors vers le bastion; mais avant que le sauvage eût eu le temps de lâcher son coup, la main de l'officier était déjà sur le chien de l'arme meurtrière.

L'Indien, dont le lâche et perfide projet se trouvait déjoué d'une manière si inattendue, fit une exclamation de surprise.

Sans prononcer un seul mot, l'officier français lui appuya la main sur l'épaule, et l'emmena en silence à quelque distance d'un endroit où la conversation qu'ils eurent ensuite aurait pu devenir dangereuse à tous deux. Alors entr'ouvrant son manteau de manière à laisser voir son uniforme et la croix de Saint-Louis attachée sur sa poitrine, Montcalm — car c'était lui — dit d'un ton sévère:

— Que signifie cela? Mon fils ne sait-il pas que la hache de guerre est enterrée entre ses pères du Canada et les Anglais?

— Que peuvent donc faire les Hurons? répondit l'Indien en mauvais français; pas un de leurs guerriers n'a une chevelure à montrer, et les Visages-Pâles deviennent amis les uns des autres!

— Ah! c'est le Renard-Subtil! Il me semble que ce zèle est excessif dans un ami qui était notre ennemi il y a si peu de temps! Combien de soleils se sont levés depuis que le Renard a touché le poteau de guerre des Anglais?