Bannissant enfin des réflexions qu'il regardait comme une faiblesse dans un tel moment de triomphe, il retourna vers sa tente; et l'aurore commençant à poindre lorsqu'il y entra, il ordonna que le tambour donnât le signal pour éveiller toute l'armée.

Dès que le premier coup de baguettes eut été donné dans le camp des Français, ceux du fort y répondirent, et presque au même instant les sons d'une musique vive et guerrière se firent entendre dans toute la vallée, et couvrirent cet accompagnement bruyant. Les cors et les clairons des vainqueurs ne cessèrent de sonner de joyeuses fanfares que lorsque le dernier traîneur fut sous les armes; mais dès que les fifres du fort eurent donné le signal de la reddition, tout rentra dans le silence au camp.

Pendant ce temps, le jour avait paru, et lorsque l'armée française se fut formée en ligne pour attendre son général, les rayons du soleil en faisaient étinceler toutes les armes. La capitulation, déjà généralement connue, fut alors officiellement annoncée, et la compagnie destinée à garder les portes du fort conquis défila devant son chef; le signal de la marche fut donné, et tous les préparatifs nécessaires pour que le fort changeât de maîtres se firent en même temps des deux côtés, quoique avec des circonstances qui rendaient la scène bien différente.

Dès que le signal de l'évacuation du fort eut été donné, toutes les lignes de l'armée anglo-américaine présentèrent les signes d'un départ précipité et forcé. Les soldats jetaient sur leur épaule, d'un air sombre, leur fusil non chargé, puis formaient leurs rangs en hommes dont le sang avait été échauffé par la résistance qu'ils avaient opposée à l'ennemi, et qui ne désiraient que l'occasion de se venger d'un affront qui blessait leur fierté, quoique l'humiliation en fut adoucie par la permission qui leur avait été accordée de sortir avec tous les honneurs militaires. Les femmes et les enfants couraient çà et là, les uns portant les restes peu lourds de leur bagage, les autres cherchant dans les rangs ceux sur la protection desquels ils devaient compter.

Munro se montra au milieu de ses troupes silencieuses avec un air de fermeté, mais d'accablement. Il était manifeste que la reddition inattendue du fort était un coup qui l'avait frappé au coeur, quoiqu'il tâchât de le supporter avec la mâle résolution d'un guerrier.

Heyward fut profondément ému. Il s'était acquitté de tous les devoirs qu'il avait à remplir, et il s'approcha du vieillard pour lui demander en quoi il pourrait maintenant être utile.

Munro ne lui répondit que deux mots: Mes filles! Mais de quel ton expressif ces deux mots furent prononcés!

— Juste ciel! s'écria Duncan, n'a-t-on pas encore fait les dispositions nécessaires pour leur départ?

— Je ne suis aujourd'hui qu'un soldat, major Heyward, répondit le vétéran; tous ceux que vous voyez autour de moi ne sont-ils pas mes enfants?

Le major en avait assez entendu. Sans perdre un de ces instants qui devenaient alors si précieux, il courut au logement qu'avait occupé le commandant, pour y chercher les deux soeurs. Il les trouva à la porte, déjà prêtes à partir, et entourées d'une troupe de femmes qui pleuraient et se lamentaient, et qui s'étaient réunies en cet endroit par une sorte d'instinct qui les portait à croire que c'était le point où elles trouveraient le plus de protection. Quoique Cora fût pâle et inquiète, elle n'avait rien perdu de sa fermeté; mais les yeux d'Alice, rouges et enflammés, annonçaient combien elle avait versé de larmes. Toutes deux virent le jeune militaire avec un plaisir qu'elles ne songèrent pas à déguiser, et Cora, contre son usage, fut la première à lui adresser la parole.