Heyward reconnut sur-le-champ un bijou qu'Alice aimait à porter; et avec la mémoire fidèle d'un amant, il se souvint qu'il le lui avait vu au cou dans la fatale matinée du jour du massacre. Il se hâta de l'annoncer à ses compagnons, et le plaça sur son coeur avec tant de vivacité que le chasseur crut qu'il l'avait laissé tomber, et se mit à le chercher par terre.
— Ah! dit-il après avoir inutilement écarté les feuilles avec la crosse de son fusil, c'est un signe certain de vieillesse quand la vue commence à baisser. Un joyau si brillant, et ne pas l'apercevoir! N'importe! j'y vois encore assez pour guider une balle qui sort du canon de mon fusil, et cela suffit pour arranger toutes les disputes entre les Mingos et moi. J'aurais pourtant été bien aise de retrouver cette babiole, quand ce n'aurait été que pour la rendre à celle à qui elle appartient; ce serait ce que j'appelle bien rejoindre les deux bouts d'une longue piste; car à présent le fleuve Saint-Laurent et peut-être même les grands lacs sont déjà entre elles et nous.
— Raison de plus pour ne pas nous arrêter, dit Heyward; remettons-nous en marche sur-le-champ.
— Jeune sang et sang chaud sont, dit-on, à peu près la même chose, répliqua OEil-de-Faucon. Nous ne partons pas pour chasser les écureuils ou pour pousser un daim dans l'Horican. Nous commençons une course qui durera des jours et des nuits, et nous avons à traverser des déserts où les pieds de l'homme ne se montrent que bien rarement, et où toutes les connaissances de vos livres ne pourraient vous guider. Jamais un Indien ne part pour une pareille expédition sans avoir fumé devant le feu du conseil; et quoique je sois un homme blanc, dont le sang est sans mélange, j'approuve leur usage en ce cas, parce qu'il donne le temps de la réflexion. D'ailleurs nous pourrions perdre notre piste pendant l'obscurité. Nous retournerons donc sur nos pas; nous allumerons notre feu cette nuit dans les ruines du vieux fort, et demain à la pointe du jour nous serons frais, dispos, et prêts à accomplir notre entreprise en hommes, et non comme des femmes bavardes ou des enfants impatients.
Au ton et aux manières du chasseur, Heyward vit sur-le-champ qu'il serait inutile de lui faire des remontrances. Munro était retombé dans cette sorte d'apathie dont il sortait rarement depuis ses dernières infortunes, et dont il ne pouvait être tiré momentanément que par quelque forte émotion. Se faisant donc une vertu de la nécessité, le jeune major donna le bras au vétéran, et ils suivirent le chasseur et les deux Indiens, qui étaient déjà en marche en se dirigeant du côté de la plaine.
Chapitre IXX
SAI. S'il ne te rembourse pas, bien certainement tu ne prendras pas sa chair; à quoi te servirait-elle? LE JUIF. À en faire des appâts pour les poissons; et si elle ne satisfait pas leur appétit, elle assouvira du moins ma soif de vengeance.
Shakespeare, Le marchand de Venise.
Les ombres du soir étaient venues augmenter l'horreur des ruines de William-Henry, quand nos cinq compagnons y arrivèrent. Le chasseur et les deux Mohicans s'empressèrent de faire leurs préparatifs pour y passer la nuit, mais d'un air grave et sérieux qui prouvait que l'horrible spectacle qu'ils avaient eu sous les yeux avait fait sur leur esprit plus d'impression qu'ils ne voulaient en laisser voir. Quelques poutres à demi brûlées furent appuyées par un bout contre un mur, pour former une espèce d'appentis, et quand Uncas les eut couvertes avec des branches, cette demeure précaire fut terminée. Le jeune Indien montra du doigt cet abri grossier, dès qu'il eut terminé ses travaux, et Heyward, qui entendit le langage de ce geste silencieux, y conduisit Munro et le pressa de prendre quelque repos. Laissant le vétéran seul avec ses chagrins, il retourna sur-le-champ en plein air, se trouvant trop agité pour suivre le conseil qu'il venait de donner à son vieil ami.
Tandis qu'OEil-de-Faucon et ses deux compagnons allumaient leur feu et prenaient leur repas du soir, repas frugal qui ne consistait qu'en chair d'ours séchée, le jeune major monta sur les débris d'un bastion qui dominait sur l'Horican. Le vent était tombé, et les vagues frappaient avec moins de violence et plus de régularité contre le rivage sablonneux qui était sous ses pieds. Les nuages, comme fatigués de leur course impétueuse, commençaient à se diviser; les plus épais se rassemblant en masses noires à l'horizon, et les plus légers, planant encore sur les eaux du lac et sur le sommet des montagnes, comme une volée d'oiseaux effrayés, mais qui ne peuvent se résoudre à s'éloigner de l'endroit où ils ont laissé leurs nids. Çà et là une étoile brillante luttait contre les vapeurs qui roulaient encore dans l'atmosphère, et semblait un rayon lumineux perçant la sombre voûte du firmament. Des ténèbres impénétrables couvraient déjà les montagnes qui entouraient les environs, et la plaine était comme un vaste cimetière abandonné, où règne le silence de la mort au milieu de ceux qu'elle a frappés.