— Quand un homme vit longtemps avec d'autres hommes, s'il n'est pas coquin et que les autres soient honnêtes, l'affection finit par s'établir entre eux. Il est vrai que l'astuce des blancs a réussi à jeter la confusion dans les peuplades en ce qui concerne les amis et les ennemis; car les Hurons et les Onéidas, parlant la même langue, et qu'on pourrait dire être la même nation, cherchent à s'enlever la chevelure les uns aux autres; et les Delawares sont divisés entre eux, quelques-uns restant autour du feu de leur grand conseil sur les bords de leur rivière, et combattant pour la même cause que les Mingos, tandis que la plupart d'entre eux sont allés dans le Canada, par suite de leur haine naturelle contre ces mêmes Mingos. Cependant il n'est pas dans la nature d'une Peau- Rouge de changer de sentiments à tout coup de vent, et c'est pourquoi l'amitié d'un Mohican pour un Mingo est comme celle d'un homme blanc pour un serpent.
— Je suis fâché de vous entendre parler ainsi, car je croyais que les naturels qui habitent les environs de nos établissements nous avaient trouvés trop justes pour ne pas s'identifier complètement à nos querelles.
— Ma foi, je crois qu'il est naturel de donner à ses propres querelles la préférence sur celles des étrangers. Quant à moi, j'aime la justice, et c'est pourquoi… Non, je ne dirai pas que je hais un Mingo, cela ne conviendrait ni à ma couleur ni à ma religion, mais je répéterai encore que si mon tueur de daims n'a pas envoyé une dragée à ce coquin de rôdeur, c'est l'obscurité qui en est cause.
Alors, convaincu de la force de ses raisonnements, quel que pût être leur effet sur celui à qui il en faisait part, l'honnête mais implacable chasseur tourna la tête d'un autre côté, comme s'il eût voulu mettre fin à cette controverse.
Heyward remonta sur le rempart, trop inquiet et trop peu au fait des escarmouches des bois pour ne pas craindre le renouvellement de quelque attaque semblable. Il n'en était pas de même du chasseur et des Mohicans. Leurs sens longtemps exercés, et rendus plus sûrs et plus actifs par l'habitude et la nécessité, les avaient mis en état non seulement de découvrir le danger, mais de s'assurer qu'ils n'avaient plus rien à craindre. Aucun des trois ne paraissait conserver le moindre doute relativement à leur sûreté parfaite; et ils en donnèrent la preuve en s'occupant des préparatifs pour se former en conseil, et délibérer sur ce qu'ils avaient à faire.
La confusion des nations et même des peuplades à laquelle OEil-de- Faucon venait de faire allusion existait à cette époque dans toute sa force. Le grand lien d'un langage commun et par conséquent d'une origine commune avait été rompu; et c'était par suite de cette désunion que les Delawares et les Mingos, nom général qu'on donnait aux six nations alliées, combattaient dans les mêmes rangs, quoique ennemis naturels, tandis que les derniers étaient opposés aux Hurons. Les Delawares étaient eux-mêmes divisés entre eux. L'amour du sol qui avait appartenu à leurs ancêtres avait retenu le Sagamore et son fils sous les bannières du roi d'Angleterre avec une petite troupe de Delawares qui servaient au fort Édouard; mais on savait que la plus grande partie de sa nation, ayant pris parti pour Montcalm par haine contre les Mingos, était en campagne.
Il est bon que le lecteur sache, s'il ne l'a pas suffisamment appris dans ce qui précède, que les Delawares ou Lenapes avaient la prétention d'être la tige de ce peuple nombreux, autrefois maître de toutes les forêts et plaines du nord et de l'est, de ce qui forme aujourd'hui les États-Unis de l'Amérique, et dont la peuplade des Mohicans était une des branches les plus anciennes et les plus distinguées.
C'était donc avec une connaissance parfaite des intérêts contraires qui avaient armé des amis les uns contre les autres et qui avaient décidé des ennemis naturels à devenir les alliés d'un même parti, que le chasseur et ses deux compagnons se disposèrent à délibérer sur la manière dont ils concerteraient leurs mouvements au milieu de tant de races de sauvages. Duncan connaissait assez les coutumes des Indiens pour savoir pourquoi le feu avait été alimenté de nouveau, et pourquoi les deux Mohicans et même le chasseur s'étaient gravement assis sous un dais de fumée: se plaçant dans un endroit où il pourrait être spectateur de cette scène, sans cesser d'avoir l'oreille attentive au moindre bruit qui pourrait se faire entendre dans la plaine, il attendit le résultat de la délibération avec toute la patience dont il put s'armer.
Après un court intervalle de silence, Chingachgook alluma une pige dont le godet était une pierre tendre du pays, très artistement taillée, et le tuyau un tube de bois. Après avoir fumé quelques instants, il la passa à OEil-de-Faucon, qui en fit autant et la remit ensuite à Uncas. La pipe avait ainsi fait trois fois le tour de la compagnie, au milieu du silence le plus profond, avant que personne parût songer à ouvrir la bouche. Enfin Chingachgook, comme le plus âgé et le plus élevé en rang, prit la parole, fit l'exposé du sujet de la délibération, et donna son avis en peu de mots avec calme et dignité. Le chasseur lui répondit, le Mohican répliqua, son compagnon fit de nouvelles objections, mais le jeune Uncas écouta dans un silence respectueux, jusqu'à ce qu'OEil-de- Faucon lui eût demandé son avis. D'après le ton et les gestes des orateurs, Heyward conclut que le père et le fils avaient embrassé la même opinion, et que leur compagnon blanc en soutenait une autre. La discussion s'échauffait peu à peu, et il était évident que chacun tenait fortement à son avis.
Mais malgré la chaleur croissante de cette contestation amicale, l'assemblée chrétienne la mieux composée, sans même en excepter ces synodes où il ne se trouve que de révérends ministres de la parole divine, aurait pu puiser une leçon salutaire de modération dans la patience et la courtoisie des trois individus qui discutaient ainsi. Les discours d'Uncas furent écoutés avec la même attention que ceux qui étaient inspirés par l'expérience et la sagesse plus mûre de son père, et bien loin de montrer quelque impatience de parler, chacun des orateurs ne réclamait la parole pour répondre à ce qui venait d'être dit qu'après avoir consacré quelques minutes à réfléchir en silence sur ce qu'il venait d'entendre et sur ce qu'il devait répliquer.