S'étant assuré qu'on pouvait sans lui maintenir le canot à une distance convenable, le chasseur quitta la rame et prit sa carabine. Trois fois il en appuya la crosse à son épaule, et trois fois il la baissa pour dire à ses compagnons de laisser les ennemis s'approcher un peu plus. Enfin, ses yeux ayant bien mesuré l'espace qui l'en séparait, il parut satisfait, et plaçant sa main gauche sous le canon de son fusil, il allait en lâcher le chien quand une exclamation soudaine d'Uncas lui fit tourner la tête de son côté.

— Qu'y a-t-il donc? lui demanda-t-il. Votre hugh! vient de sauver la vie à un Huron que je tenais au bout de ma carabine. Quelle raison avez-vous eue pour crier ainsi?

Uncas ne lui répondit qu'en lui montrant le rivage oriental du lac, d'où venait de partir un autre canot de guerre qui se dirigeait vers eux en ligne droite. Le danger dans lequel ils se trouvaient était alors trop évident pour qu'il fût besoin d'employer la parole pour le confirmer: OEil-de-Faucon quitta sur- le-champ son fusil pour reprendre la rame, et Chingachgook dirigea le canot plus près de la rive occidentale, afin d'augmenter la distance qui se trouvait entre eux et ses nouveaux ennemis poussant des cris de fureur. Cette scène inquiétante tira Munro lui-même de la stupeur dans laquelle ses infortunes l'avaient plongé.

— Gagnons la rive, dit-il avec l'air et le ton d'un soldat intrépide; montons sur un de ces rochers, et attendons-y ces sauvages.

— À Dieu ne plaise que moi ou aucun de ceux qui me sont attachés nous accordions une seconde fois quelque confiance à la bonne foi des Français ou de leurs adhérents!

— Celui qui veut réussir quand il a affaire aux Indiens, répliqua OEil-de-Faucon, doit oublier sa fierté, et s'en rapporter à l'expérience des naturels du pays. Tirez davantage du côté de la terre, Sagamore; nous gagnons du terrain sur les coquins; mais ils pourraient manoeuvrer de manière à nous donner de l'embarras, à la longue.

Le chasseur ne se trompait pas; car lorsque les Hurons virent que la ligne qu'ils suivaient les conduirait fort en arrière du canot qu'ils cherchaient à atteindre, ils en décrivirent une plus oblique, et bientôt les deux canots se trouvèrent voguant parallèlement à environ cent toises de distance l'un de l'autre. Ce fut alors une sorte de défi de vitesse, chacun des deux canots cherchant à prendre l'avance sur l'autre, l'un pour attaquer, l'autre pour échapper. Ce fut sans doute par suite de la nécessité où ils étaient de ramer que les Hurons ne firent pas feu sur-le- champ; mais ils avaient l'avantage du nombre, et les efforts de ceux qu'ils poursuivaient ne pouvaient durer longtemps. Duncan en ce moment vit avec inquiétude le chasseur regarder autour de lui avec une sorte d'embarras, comme s'il eût cherché quelque nouveau moyen pour accélérer ou assurer leur fuite.

— Éloignez-vous encore un peu plus du soleil, Sagamore, dit OEil- de-Faucon; je vois un de ces coquins quitter la rame, et c'est sans doute pour prendre un fusil. Un seul membre atteint parmi nous pourrait leur valoir nos chevelures. Encore plus à gauche, Sagamore; mettons cette île entre eux et nous.

Cet expédient ne fut pas inutile; car, tandis qu'ils passaient sur la gauche d'une longue île couverte de bois, les Hurons, désirant se maintenir sur la même ligne, furent obligés de prendre la droite. Le chasseur et ses compagnons ne négligèrent pas cet avantage, et dès qu'ils furent hors de la portée de la vue de leurs ennemis, ils redoublèrent des efforts qui étaient déjà prodigieux. Les deux canots arrivèrent enfin à la pointe septentrionale de l'île comme deux chevaux de course qui terminent leur carrière; cependant les fugitifs étaient en avance, et les Hurons, au lieu de décrire une ligne parallèle, les suivaient par derrière, mais à moins de distance.

— Vous vous êtes montré connaisseur en canots, Uncas, en choisissant celui-ci parmi ceux que les Hurons avaient laissés près de William-Henry, dit le chasseur en souriant et plus satisfait de la supériorité de son esquif que de l'espoir qu'il commençait à concevoir d'échapper aux sauvages. Les coquins ne songent plus qu'à ramer, et au lieu de plomb et de poudre, c'est avec des morceaux de bois plats qu'il nous faut défendre nos chevelures.