— Le voyez-vous? lui demanda-t-il, et si vous le voyez, votre expérience d'homme blanc et votre science dans les livres vous apprendraient-elles ce que ce peut être, si vous étiez seul à trouver votre chemin dans ce désert?

— À cette distance, je le prendrais pour quelque oiseau aquatique, si c'est un être animé.

— C'est un canot de bonne écorce de bouleau, et sur lequel se trouvent de rusés Mingos qui ont soif de notre sang. Quoique la Providence ait donné aux habitants des bois de meilleurs yeux qu'à ceux qui vivent dans des pays peuplés, et qui n'ont pas besoin d'une si bonne vue, cependant il n'y a pas de sauvages assez clairvoyants pour apercevoir tous les dangers qui nous environnent en ce moment. Les coquins font semblant de ne songer qu'à leur souper; mais dès que le soleil sera couché, ils seront sur notre piste comme les plus fins limiers. Il faut leur donner le change, ou nous ne réussirons pas dans notre poursuite, et le Renard- Subtil nous échappera. Ces lacs sont quelquefois utiles, particulièrement quand le gibier se jette à l'eau, ajouta le chasseur en regardant autour de lui avec une légère expression d'inquiétude, mais ils ne mettent pas à couvert, à moins que ce ne soient les poissons. Dieu sait ce que deviendrait le pays si les établissements des blancs s'étendaient jusqu'au delà des deux rivières. La chasse et la guerre perdraient tout leur charme.

— Fort bien; mais ne perdons pas un instant sans nécessité absolue.

— Je n'aime pas beaucoup cette fumée que vous voyez s'élever tout doucement le long de ce rocher, derrière le canot. Je réponds qu'il y a d'autres yeux que les nôtres qui la voient, et qu'ils savent ce qu'elle veut dire. Mais les paroles ne peuvent remédier à rien, et il est temps d'agir.

OEil-de-Faucon descendit de l'éminence sur laquelle il était avec le major, en ayant l'air de réfléchir profondément; et ayant rejoint ses compagnons, qui étaient restés sur le rivage, il leur fit part du résultat de ses observations en langue delaware, et il s'ensuivit une courte et sérieuse consultation. Dès qu'elle fut terminée, on exécuta sur-le-champ ce qui venait d'être résolu.

Le canot, qu'on avait tiré sur le sable, fut porté sur les épaules, et la petite troupe entra dans le bois, en ayant soin de laisser des marques très visibles de son passage. Ils rencontrèrent une petite rivière qu'ils traversèrent, et trouvèrent à peu de distance un grand rocher nu et stérile, et sur lequel ceux qui auraient voulu suivre leurs traces n'auraient pu espérer de voir les marques de leurs pas. Là ils s'arrêtèrent et retournèrent sur leurs pas jusqu'à la rivière, en ayant soin de marcher à reculons. Elle pouvait porter leur canot, et y étant montés, ils la descendirent jusqu'à son embouchure, et rentrèrent ainsi dans le lac. Un rocher qui s'y avançait considérablement, empêchait heureusement que cet endroit pût être aperçu du promontoire, près duquel ils avaient vu un des canots des Hurons, et la forêt s'étendant jusqu'au rivage, il paraissait impossible qu'ils fussent découverts de si loin. Ils profitèrent de ces avantages pour côtoyer la rivière en silence, et quand les arbres furent sur le point de leur manquer, OEil-de-Faucon déclara qu'il croyait prudent de débarquer de nouveau.

La halte dura jusqu'au crépuscule. Ils remontèrent alors dans leur canot, et favorisés par les ténèbres, ils firent force de rames pour gagner la côte occidentale. Cette côte était hérissée de hautes montagnes, qui semblaient serrées les unes contre les autres; cependant l'oeil exercé de Chingachgook y distingua un petit havre, dans lequel il conduisit, le canot avec toute l'adresse d'un pilote expérimenté.

La barque fut encore tirée sur le rivage, et transportée jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur du bois, où elle fut cachée avec soin sous un amas de broussailles. Chacun prit ses armes et ses munitions, et le chasseur annonça à Munro et à Heyward que ses deux compagnons et lui étaient maintenant prêts à commencer leurs recherches.

Chapitre XXI