Il tressaillit et recula involontairement en arrière; mais, à l'aspect d'un être qui lui parut être un Indien, au lieu de donner un signal d'alarme qui probablement mal imité aurait pu lui devenir funeste à lui-même, il resta immobile derrière un buisson, et surveilla avec attention la conduite de ce nouvel arrivé.
Un moment d'attention suffit pour l'assurer qu'il n'avait pas été aperçu. L'Indien, de même que lui, semblait entièrement occupé à contempler les petites habitations à toit rond du village et les mouvements vifs et rapides de ses habitants. Il était impossible de découvrir l'expression de ses traits sous le masque grotesque de peinture dont son visage était couvert, et cependant elle avait un air de mélancolie plutôt que de férocité. Il avait les cheveux rasés suivant l'usage, si ce n'est sur le sommet de la tête, où trois ou quatre vieilles plumes de faucon étaient attachées à la portion de la chevelure en cet endroit. Une pièce de calicot en grande partie usée lui couvrait à peine la moitié du corps, dont la partie inférieure n'avait pour tout vêtement qu'une chemise ordinaire, dans les manches de laquelle ses jambes et ses cuisses étaient passées. Le bas de ses jambes était nu et déchiré par les ronces; mais ses pieds étaient couverts d'une bonne paire de mocassins de peau d'ours. En dernier résultat, l'extérieur de cet individu était misérable.
Duncan examinait encore son voisin avec curiosité, quand le chasseur arriva à côté de lui en silence et avec précaution.
— Vous voyez, lui dit le major d'une voix très basse, que nous avons atteint leur établissement ou leur camp, et voici un sauvage dont la position paraît devoir nous gêner dans notre marche.
OEil-de-Faucon tressaillit, et leva son fusil sans bruit, tandis que ses yeux suivaient la direction du doigt de Duncan. Allongeant alors le cou comme pour mieux reconnaître cet individu suspect, après un instant d'examen, il baissa son arme meurtrière.
— Ce n'est point un Huron, dit-il, et il n'appartient même à aucune des peuplades du Canada. Et cependant vous voyez à ses vêtements qu'il a pillé un blanc. Oui, oui, Montcalm a recruté dans tous les bois pour son expédition, et il a enrôlé toutes les races de coquins qu'il a pu trouver. Mais il n'a ni couteau ni tomahawk! Savez-vous où il a déposé son arc et son fusil?
— Je ne lui ai vu aucune arme, répondit le major, et ses manières n'annoncent pas des dispositions sanguinaires. Le seul danger que nous ayons à craindre de lui, c'est qu'il ne donne l'alarme à ses compagnons, qui, comme vous le voyez, se traînent en rampant sur le bord du lac.
Le chasseur se retourna pour regarder Heyward en face, et il resta un instant les yeux fixés sur lui et la bouche ouverte avec un air d'étonnement qu'il serait impossible de décrire. Enfin, tous ses traits exprimèrent un accès de rire, sans produire pour cela le moindre son, expression qui lui était particulière, et que l'habitude des dangers lui avait apprise.
— Ses compagnons qui se traînent en rampant sur le bord du lac! répéta-t-il; voilà la science qu'on gagne à passer des années à l'école, à lire des livres et à ne jamais sortir des établissements des blancs! Quoi qu'il en soit, le coquin a de longues jambes, et il ne faut pas nous fier à lui. Tenez-le en respect avec votre fusil, tandis que je vais faire un détour pour le prendre par derrière sans lui entamer la peau. Mais ne faites feu pour quelque motif que ce soit.
— Si je vous vois en danger, dit Heyward, ne puis-je…