Après avoir décrit à peu près un demi-cercle autour de l'étang des castors, ils s'en éloignèrent pour gravir une petite hauteur, sur le plateau de laquelle ils marchèrent quelque temps. Au bout d'une demi-heure, ils arrivèrent dans une autre clairière, également traversée par un ruisseau, et qui paraissait aussi avoir été habitée par des castors, mais que ces animaux intelligents avaient sans doute abandonnée pour se fixer dans la situation préférable qu'ils occupaient à peu de distance. Une sensation fort naturelle porta Duncan à s'arrêter un instant avant de quitter le couvert de la forêt, comme un homme qui recueille toutes ses forces avant de faire un effort pénible pour lequel il sait qu'elles lui seront nécessaires. Il profita de cette courte halte pour se procurer les informations qu'il pouvait obtenir par un coup d'oeil jeté à la hâte.

À l'autre extrémité de la clairière, près d'un endroit où le ruisseau redoublait de rapidité pour tomber en cascades sur un sol moins élevé, on voyait une soixantaine de cabanes grossièrement construites, dont les matériaux étaient des troncs d'arbres, des branches, des broussailles et de la terre. Elles semblaient placées au hasard, sans aucune prétention à la beauté, ni même à la propreté de l'extérieur. Elles étaient si inférieures, sous tous les rapports, aux habitations des castors que Duncan venait de voir, que ce spectacle lui occasionna une seconde surprise encore plus forte que la première.

Son étonnement redoubla quand, à la lueur du crépuscule, il vit vingt à trente figures qui s'élevaient alternativement du milieu des hautes herbes qui croissaient en face des huttes des sauvages, et qui disparaissaient successivement à sa vue, comme si elles se fussent ensevelies dans les entrailles de la terre. Ne pouvant qu'entrevoir ces formes bizarres, qui ne se rendaient visibles qu'un instant, elles lui paraissaient ressembler à de sombres spectres ou à des êtres surnaturels plutôt qu'à des créatures humaines formées des matériaux vulgaires et communs de chair, d'os et de sang. Un corps nu se montrait un moment, agitant les bras en l'air avec des gestes bizarres, et il s'évanouissait sur-le-champ pour reparaître tout à coup en un endroit plus éloigné, ou pour être remplacé par un autre, qui conservait le même caractère mystérieux.

David, voyant que son compagnon s'était arrêté, suivit la direction de ses regards, et continua à rappeler Heyward à lui- même en lui adressant la parole.

— Il y a ici beaucoup de sol fertile qui languit sans culture, lui dit-il, et je puis dire, sans aucun mélange coupable d'un levain d'amour-propre, que, depuis le court séjour que j'ai fait parmi ces païens, j'y avais répandu bien du bon grain, sans avoir la consolation de le voir fructifier.

— Ces peuplades sauvages s'occupent plus de la chasse que des travaux auxquels les hommes sont habitués dans nos provinces, répondit Heyward les yeux toujours fixés sur les objets qui continuaient à l'étonner.

— Il y a plus de joie que de travail pour l'esprit à élever la voix pour faire entendre les louanges de Dieu, répliqua David, mais ces enfants abusent cruellement des dons du ciel; j'en ai rarement trouvé de leur âge à qui la nature eût accordé plus libéralement tous les éléments qui peuvent constituer la bonne psalmodie, et bien certainement on n'en trouverait aucun qui ne néglige ce talent. Trois soirées successives, je me suis rendu en ce lieu; je les ai réunis autour de moi, et je les ai engagés à répéter le cantique sacré que je leur chantais, et jamais ils ne m'ont répondu que par des cris aigus et sans accord qui me perçaient l'âme et me déchiraient les oreilles.

— De qui parlez-vous? demanda Duncan.

— De ces enfants du démon que vous voyez perdre à des jeux puérils un temps qu'ils pourraient employer si utilement s'ils voulaient m'écouter. Mais la contrainte salutaire de la discipline est inconnue parmi ce peuple abandonné à lui-même. Dans un pays où il croît tant de bouleaux, on ne connaît pas même l'usage des verges, et ce ne doit pas être une merveille pour mes yeux de voir abuser des bienfaits de la Providence pour produire des sons discords comme ceux-ci.

En achevant ces mots, David appliqua ses mains contre ses oreilles pour ne pas entendre les cris des enfants qui faisaient retentir en ce moment toute la forêt. Duncan, souriant des idées superstitieuses qui s'étaient présentées un instant à son imagination, lui dit avec fermeté: