— J'ai jeûné sept nuits de longs jours d'été en suivant les traces des Hurons, répondit Uncas; les enfants des Lenapes savent parcourir le chemin de la justice sans s'arrêter pour manger.
— Deux de mes guerriers sont à la poursuite de votre compagnon, reprit le vieux chef sans paraître faire attention à la bravade d'Uncas; quand ils seront revenus, la voix des sages du conseil vous dira: Vivez! ou mourez!
— Les Hurons n'ont-ils donc pas d'oreilles? s'écria le jeune Mohican. Depuis qu'il est votre prisonnier, le Delaware a entendu deux fois le son d'un fusil bien connu. Vos deux guerriers ne reviendront jamais.
Un silence de quelques minutes suivit cette déclaration hardie qui faisait allusion au fusil d'OEil-de-Faucon. Duncan, inquiet de cette taciturnité subite, avança la tête pour tâcher de voir sur la physionomie des sauvages quelle impression avait faite sur leur esprit ce que venait de dire son jeune ami; mais le chef reprit la parole en ce moment, et se contenta de dire:
— Si les Lenapes sont si habiles, pourquoi un de leurs plus braves guerriers est-il ici?
— Parce qu'il a suivi les pas d'un lâche qui fuyait, répondit Uncas, et qu'il est tombé dans un piège. Le castor est habile, et pourtant on peut le prendre.
En parlant ainsi, il désigna du doigt le Huron solitaire tapi dans un coin, mais sans lui accorder d'autre attention qu'un regard de mépris. Ses paroles, son geste, son regard, produisirent une forte sensation parmi ses auditeurs. Tous les yeux se tournèrent à la fois vers l'individu qu'il avait désigné, et le murmure sourd qui se fit entendre arriva jusqu'à la foule de femmes et d'enfants attroupés à la porte, et tellement serrés qu'il n'y avait pas entre eux une ligne d'espace qui ne fût remplie.
Cependant les chefs les plus âgés se communiquaient leurs sentiments par quelques phrases courtes, prononcées d'une voix sourde, et accompagnées de gestes énergiques. Un long silence s'ensuivit encore, grave, précurseur, comme le savaient tous ceux qui étaient présents, du jugement solennel et important qui allait être prononcé. Les Hurons placés en arrière se soulevaient sur la pointe des pieds pour satisfaire leur curiosité; et le coupable lui-même, oubliant un instant la honte qui le couvrait, releva la tête avec inquiétude, pour lire dans le regard des chefs quel était le sort qui l'attendait. Enfin le vieux chef, dont nous avons si souvent parlé, se leva, passa près d'Uncas, s'avança vers le Huron solitaire, et resta debout devant lui dans une attitude de dignité.
En ce moment la vieille qui avait accablé Uncas de tant d'injures, entra dans l'appartement, prit en main l'unique torche qui l'éclairait, et se mit à exécuter une espèce de danse, en murmurant des paroles qu'on aurait pu prendre pour une incantation. Personne ne l'avait appelée dans la cabane; mais personne ne parut disposé à lui dire d'en sortir.
S'approchant alors d'Uncas, elle plaça devant lui la torche dont elle s'était emparée, de manière à rendre visible la moindre émotion qui pourrait se peindre sur son visage. Mais le Mohican soutint parfaitement cette nouvelle épreuve; il conserva son attitude fière et tranquille; ses yeux ne changèrent pas de direction, et il ne daigna pas même les fixer un instant sur les traits repoussants de cette mégère: satisfaite de son examen, elle le quitta en laissant paraître une légère expression de plaisir, et alla jouer le même rôle auprès de son compatriote, qui ne montrait pas la même assurance.