Duncan, qui savait que les Indiens apprivoisaient quelquefois ces animaux, suivit l'exemple de son compagnon, croyant que c'était quelque ours favori de la peuplade qui était entré dans la forêt pour y chercher des ruches de mouches à miel, dont ces animaux sont fort friands.

Ils passèrent à deux ou trois pieds de l'ours, qui n'apporta aucune opposition à leur marche, et le Huron, qui en l'apercevant avait hésité à avancer et l'avait examiné avec tant d'attention, ne montra plus la moindre inquiétude, et ne jeta pas même un seul regard du côté de l'animal. Cependant Heyward ne pouvait s'empêcher de tourner la tête en arrière de temps en temps pour surveiller les mouvements du monstre et se mettre en garde contre une attaque soudaine. Il éprouva un certain malaise en le voyant suivre leurs pas, et il allait en prévenir l'Indien, quand celui- ci, ouvrant une porte d'écorce qui fermait l'entrée d'une caverne creusée par la nature, sous la montagne, lui fit signe de l'y suivre. Duncan ne fut pas fâché de trouver une retraite si à propos, et il allait tirer la porte après lui, quand il sentit une résistance qui s'opposait à ses efforts. Il se retourna, vit la patte de l'ours tenant la porte, et l'animal suivit ses pas. Ils étaient alors dans un passage étroit et obscur, et il était impossible de retourner en arrière sans rencontrer le redoutable habitant des bois. Faisant donc de nécessité vertu, il continua à avancer en se tenant aussi près de son conducteur qu'il était possible. L'ours était toujours sur ses talons; il grondait de temps en temps, et il appuya même deux ou trois fois ses pattes énormes sur le dos du major, comme s'il eût voulu empêcher qu'on pénétrât plus avant dans la caverne.

Il est difficile de décider si Heyward aurait pu soutenir longtemps une position si extraordinaire; mais il y trouva bientôt quelque soulagement. Il avait marché en ligne droite vers une faible lumière. Au bout de deux ou trois minutes de marche il arriva à l'endroit d'où partait cette clarté.

Une grande cavité du rocher avait été arrangée avec art, de manière à former différents appartements, dont les murs de séparation étaient construits en écorce, en branches et en terre; des crevasses à la voûte y laissaient entrer la lumière pendant le jour, et l'on y suppléait la nuit par du feu et des torches: c'était le magasin des armes, des approvisionnements, des effets les plus précieux des Hurons, et principalement des objets qui appartenaient à la peuplade en général, sans être la propriété particulière d'aucun individu. La femme malade, qu'on croyait victime d'un pouvoir surnaturel, y avait été transportée parce qu'on supposait que le malin esprit qui la tourmentait trouverait plus de difficulté à pénétrer à travers les pierres d'un rocher qu'à travers les feuilles formant le toit d'une cabane. L'appartement dans lequel entrèrent Duncan et son guide lui avait été abandonné. Elle était couchée sur un lit de feuilles sèches et entourée d'un groupe de femmes, au milieu desquelles Heyward reconnut son ami David La Gamme.

Un seul coup d'oeil suffit pour apprendre au prétendu médecin que la malade était dans un état qui ne lui laissait aucun espoir de faire briller des talents qu'il ne possédait pas. Elle était attaquée d'une paralysie universelle, avait perdu la parole et le mouvement, et ne semblait pas même sentir ses souffrances. Heyward ne fut pas fâché que les simagrées qu'il allait être obligé de faire pour jouer convenablement son rôle aux yeux des Indiens ne fussent que pour une femme trop malade pour y prendre intérêt et se livrer à de vaines espérances. Cette idée contribua à calmer quelques scrupules de conscience, et il allait commencer ses opérations médicales et magiques, quand il fut prévenu par un docteur aussi savant que lui dans l'art de guérir, et qui voulait essayer le pouvoir de la psalmodie.

David, qui était prêt à entonner un cantique lorsque le Huron et Duncan étaient arrivés, attendit d'abord quelques instants, et prenant ensuite le ton de son instrument, se mit à chanter avec une ferveur qui aurait opéré un miracle s'il n'avait fallu pour cela que la foi dans l'efficacité de ce remède. Personne ne l'interrompit, les Indiens croyant que sa faiblesse d'esprit le mettait sous la protection immédiate du ciel, et Duncan étant trop charmé de ce délai pour chercher à l'abréger. Tandis que le chanteur appuyait sur la cadence qui terminait la première strophe, le major tressaillit en entendant les mêmes sons répétés par une voix sépulcrale qui semblait n'avoir rien d'humain; il regarda autour de lui, et vit dans le coin le plus obscur de l'appartement l'ours assis sur ses pattes de derrière, balançant son corps à la manière de ces animaux, et imitant par des grondements sourds les sons que produisait la mélodie du chanteur.

Il est plus facile de se figurer que de décrire l'effet que produisit sur David un écho si étrange et si inattendu. Il ouvrit de grands yeux, sa bouche, quoique également ouverte, resta muette sur-le-champ. La terreur, l'étonnement, l'admiration, lui firent oublier quelques phrases qu'il avait préparées pour annoncer à Heyward des nouvelles importantes, et s'écriant à la hâte en anglais: Elle vous attend, elle est ici! Il s'enfuit de la caverne.

Chapitre XXV

— Avez-vous transcrit le rôle au lion? En ce cas donnez-le moi; car j'ai la mémoire ingrate. — Vous pouvez le jouer impromptu: il ne s'agit que de hurler.

Shakespeare, Le Songe d'une nuit d'été.