L'Indien regarda Alice et Heyward d'un air menaçant, sans interrompre un travail dont il s'occupait déjà, et qui consistait à amonceler devant une porte par laquelle il était entré, différente de celle par où Duncan était arrivé, de lourdes caisses et d'énormes souches, que malgré sa force prodigieuse il semblait avoir peine à remuer.
Heyward comprit alors de quelle manière il avait été surpris, et se croyant perdu sans ressource, il serra Alice contre son coeur, regrettant à peine la vie, s'il pouvait arrêter sur elle ses derniers regards. Mais Magua n'avait pas le projet de terminer si promptement les souffrances de son nouveau prisonnier. Il voulait seulement élever une barricade suffisante devant la porte pour déjouer les efforts que pourraient faire les deux captifs, et il continua son travail sans jeter sur eux un second regard, jusqu'à ce qu'il l'eût entièrement terminé. Le major, tout en soutenant entre ses bras Alice, dont les jambes pliaient sous elle, suivait des yeux tous les mouvements du Huron; mais il était trop fier et trop courroucé pour invoquer la pitié d'un ennemi à la rage duquel il avait déjà échappé deux fois, et il savait d'ailleurs que rien n'était capable de le fléchir.
Lorsque le sauvage se fut assuré qu'il avait ôté aux captifs tout moyen d'évasion, il se tourna vers eux, et leur dit en anglais:
— Les Visages-Pâles savent prendre l'adroit castor dans des pièges; mais les Peaux-Rouges savent comment garder les Visages- Pâles.
— Faites tout ce qu'il vous plaira, misérable! s'écria le major, oubliant en ce moment qu'il avait un double motif pour tenir à la vie, je vous brave et vous méprise également, vous et votre vengeance.
— L'officier anglais parlera-t-il de même quand il sera attaché au poteau? demanda Magua avec un ton d'ironie qui prouvait qu'il doutait de la fermeté d'un blanc au milieu des tortures.
— Ici, face à face avec vous, en présence de toute votre nation! s'écria Heyward.
— Le Renard-Subtil est un grand chef, dit le Huron; il ira chercher ses jeunes guerriers pour qu'ils voient avec quelle bravoure un Visage-Pâle sait souffrir les tortures.
À ces mots il se détourna et s'avança vers la porte par où Duncan était arrivé; mais il s'arrêta un instant en la voyant occupée par un ours assis sur ses pattes de derrière, grondant d'une manière effrayante et s'agitant le corps de droite à gauche suivant l'habitude de ces animaux. De même que le vieil Indien qui avait conduit Heyward en ce lieu, Magua examina l'animal avec attention et reconnut le déguisement du jongleur.
Le long commerce qu'il avait eu avec les Anglais l'avait affranchi en partie des superstitions vulgaires de sa nation, et il n'avait pas un grand respect pour ses prétendus sorciers. Il se disposait donc à passer près de lui avec un air de mépris; mais au premier mouvement qu'il fit, l'ours gronda encore plus fort et prit une attitude menaçante.