— Impossible! Voyez, elle nous voit, elle nous entend; mais la terreur lui a ôté l'usage de ses membres; elle ne peut se soutenir.
— Partez, mon digne ami, sauvez-vous, et abandonnez-moi à mon destin.
— Il n'y a pas de transe qui n'ait sa fin, et chaque malheur est une leçon qu'on reçoit. Enveloppez-la dans cette pièce d'étoffe fabriquée par les squaws des Hurons. Pas comme cela; couvrez bien toute sa personne, qu'on n'en aperçoive rien. Cachez bien ces petits pieds qui nous trahiraient, car on en chercherait en vain de pareils dans toutes les forêts de l'Amérique. À présent, portez la dans vos bras; laissez-moi remettre ma tête d'ours, et suivez- moi.
Duncan, comme on peut le voir par ce que lui disait son compagnon, s'empressait d'exécuter ses ordres. Portant Alice dans ses bras, fardeau qui n'était pas bien lourd et qui lui paraissait bien léger, il entra avec le chasseur dans la chambre de la malade, qu'ils trouvèrent comme ils l'avaient laissée, seule et paraissant ne tenir à la vie que par un fil. On juge bien qu'ils ne s'y arrêtèrent pas; mais en entrant dans le passage dont il a été parlé, ils entendirent un assez grand nombre de voix derrière la porte, ce qui leur fit penser avec raison que les parents et les amis de la malade s'y étaient réunis pour apprendre plus vite quel succès avaient obtenu les conjurations du médecin étranger.
— Si j'ouvre la bouche pour parler, dit OEil-de-Faucon à demi- voix, mon anglais, qui est la langue naturelle des Peaux-Blanches, apprendra à ces coquins qu'ils ont un ennemi parmi eux. Il faut que vous leur donniez du jargon de sorcier, major; dites-leur que vous avez enfermé l'esprit dans la caverne, et que vous emportez la femme dans les bois pour compléter sa guérison. Tâchez de ruser comme il faut; la ruse est légitime en pareil cas.
La porte s'entr'ouvrit, comme si quelqu'un eût voulu écouter ce qui se passait dans l'intérieur. L'ours gronda d'une manière furieuse, et on la referma précipitamment. Alors ils avancèrent vers la porte. L'ours sortit le premier en jouant à merveille le rôle de cet animal, et Duncan, qui le suivait pas à pas, se trouva entouré d'une vingtaine de personnes qui l'attendaient avec impatience.
La foule se sépara pour laisser approcher de Duncan le vieux chef qui l'avait amené, et un jeune guerrier qu'il supposa le mari de la malade.
— Mon frère a-t-il vaincu le malin esprit? lui demanda le premier. Qu'emporte-il entre ses bras?
— La femme qui était malade, répondit Duncan d'un ton grave. J'ai fait sortir la maladie de son corps et je l'ai enfermée dans cette caverne. Maintenant j'emporte votre fille dans le bois pour lui exprimer dans la bouche le jus d'une racine que je connais, et qui n'a d'effet qu'en plein air et dans une solitude complète. C'est le seul moyen de la mettre à l'abri de nouvelles attaques du malin esprit. Avant le point du jour elle sera reconduite dans le wigwam de son mari.
Le vieux chef traduisit aux sauvages ce que Duncan venait de prononcer en français; et un murmure général annonça la satisfaction qu'ils éprouvaient de ces heureuses nouvelles. Il étendit lui-même le bras en faisant signe au major de continuer sa route, et ajouta d'une voix ferme: