ASTOISE. Je m'en souviendrai; quand César dit faites cela, c'est fait.
Shakespeare, Jules César.
L'impatience des sauvages, chargés de la garde du prisonnier, l'avait emporté sur la frayeur que leur inspirait le souffle du jongleur. Ils n'osèrent pourtant entrer sur-le-champ dans la hutte, de peur d'en éprouver encore l'influence pernicieuse; mais ils s'approchèrent d'une crevasse par laquelle, grâce au reste du feu qui brûlait encore, on pouvait distinguer tout ce qui se passait dans l'intérieur.
Pendant quelques minutes, il continuèrent à prendre David pour Uncas; mais l'accident qu'OEil-de-Faucon avait prévu ne manqua pas d'arriver. Fatigué d'avoir ses longues jambes repliées sous lui, le chanteur les laissa se déployer insensiblement dans toute leur longueur, et son énorme pied toucha les cendres du feu.
D'abord les Hurons pensèrent que le Delaware avait été rendu difforme par l'effet de la sorcellerie; mais quand David releva par hasard la tête, et laissa voir son visage simple, naïf et bien connu, au lieu des traits fiers et hardis du prisonnier, il aurait fallu plus qu'une crédulité superstitieuse pour qu'ils ne reconnussent pas leur erreur. Ils se précipitèrent dans la cabane, saisirent le chanteur, le secouèrent rudement, et ne conservèrent aucun doute sur son identité.
Ce fut alors qu'ils poussèrent le premier cri que les fugitifs avaient entendu, et ce cri fut suivi d'imprécations et de menaces de vengeance. David, interrogé par le Huron qui parlait anglais, et rudoyé par les autres, résolut de garder un silence profond à toutes les questions qu'on lui ferait, afin de couvrir la retraite de ses amis. Croyant que sa dernière heure était arrivée, il songea pourtant à sa panacée universelle; mais privé de son livre et de son instrument, il fut obligé de se fier à sa mémoire, et chercha à rendre plus doux son passage dans l'autre monde en chantant une antienne funéraire. Ce chant rappela dans l'esprit des Indiens l'idée qu'il était privé de raison, et sortant à l'instant de la hutte, ils jetèrent l'alarme dans tout le camp.
La toilette d'un guerrier indien n'est pas longue, et la nuit comme le jour ses armes sont toujours à sa portée. À peine le cri d'alarme s'était-il fait entendre que deux cents Hurons étaient debout, complètement armés, et prêts à combattre. L'évasion du prisonnier fut bientôt généralement connue, et toute la peuplade s'attroupa autour de la cabane du conseil, attendant avec impatience les ordres des chefs, qui raisonnaient sur ce qui avait pu causer un événement si extraordinaire, et délibéraient sur les mesures qu'il convenait de prendre. Ils remarquèrent l'absence de Magua; ils furent surpris qu'il ne fût point parmi eux dans une circonstance semblable; ils sentirent que son génie astucieux et rusé pouvait leur être utile, et ils envoyèrent un messager dans sa hutte pour le demander sur-le-champ.
En attendant, quelques jeunes gens, les plus lestes et les plus braves, reçurent ordre de faire le tour de la clairière, et de battre le bois du côté de leurs voisins suspects les Delawares, afin de s'assurer si ceux-ci n'avaient pas favorisé la fuite du prisonnier, et s'ils ne se disposaient pas à les attaquer à l'improviste. Pendant que les chefs délibéraient ainsi avec prudence et gravité dans la cabane du conseil, tout le camp offrait une scène de confusion, et retentissait des cris des femmes et des enfants, qui couraient çà et là en désordre.
Des clameurs partant de la lisière du bois annoncèrent bientôt quelque nouvel événement, et l'on espéra qu'il expliquerait le mystère que personne ne pouvait comprendre. On ne tarda pas à entendre le bruit des pas de plusieurs guerriers qui s'approchaient; la foule leur fit place, et ils entrèrent dans la cabane du conseil avec le malheureux jongleur qu'ils avaient trouvé à peu de distance de la lisière du bois, dans la situation gênante où OEil-de-Faucon l'avait laissé.
Quoique les Hurons fussent partagés d'opinion sur cet individu, les uns le regardant comme un imposteur, les autres croyant fermement à son pouvoir surnaturel, tous, en cette occasion, l'écoutèrent avec une profonde attention. Lorsqu'il eut fini sa courte histoire, le père de la femme malade s'avança, et raconta à son tour ce qu'il avait fait et ce qu'il avait vu dans le cours de la soirée, et ces deux récits donnèrent aux idées une direction plus fixe et plus juste; on jugea que l'individu qui s'était emparé de la peau d'ours du jongleur avait joué le principal rôle dans cette affaire, et l'on résolut de commencer par aller visiter la caverne pour voir ce qui s'y était passé, et si la prisonnière en avait aussi disparu.