Un long silence s'ensuivit. Le Coeur-Dur tira ses compagnons à l'écart pour délibérer ensemble. Enfin des messagers furent envoyés pour appeler à la consultation les chefs les plus distingués de la peuplade.
Les guerriers arrivèrent bientôt les uns après les autres. À mesure que l'un d'eux entrait, on lui faisait part de la nouvelle importante que Magua venait d'annoncer, et l'exclamation gutturale hugh! ne manquait jamais d'annoncer sa surprise. Cette nouvelle se répandit de bouche en bouche, et parcourut tout le camp. Les femmes suspendirent leurs travaux pour tâcher de saisir le peu de mots que laissait échapper la bouche des guerriers. Les enfants oubliaient leurs jeux pour suivre leurs pères, et semblaient presque aussi étonnés que ceux-ci de la témérité de leur redoutable ennemi. En un mot toute espèce d'occupation fut momentanément abandonnée, et toute la peuplade ne parut plus songer qu'à exprimer, chacun à sa manière, le sentiment général qu'elle éprouvait.
Lorsque la première agitation commença à se calmer, les vieillards se mirent à méditer mûrement sur les mesures que l'honneur et la sûreté de leur nation leur prescrivaient de prendre dans une circonstance si délicate et si embarrassante. Pendant tous ces mouvements, Magua restait debout, nonchalamment appuyé contre un mur de la cabane, et aussi impassible en apparence que s'il n'eut pris aucun intérêt au résultat que pourrait avoir la délibération. Cependant nul indice des intentions futures de ses hôtes n'échappait à ses yeux vigilants. Connaissant parfaitement le caractère des Indiens auxquels il avait affaire, il prévoyait souvent leur détermination avant qu'ils l'eussent prise, et l'on aurait même pu dire qu'il connaissait leurs intentions avant qu'ils les connussent eux-mêmes.
Le conseil des Delawares ne dura pas longtemps, et lorsqu'il fut terminé, un mouvement général annonça qu'il allait être immédiatement suivi d'une assemblée de toute la peuplade. Ces assemblées solennelles étant rares, et n'ayant lieu que dans les occasions de la plus grande importance, le rusé Huron, resté seul dans un coin, silencieux mais clairvoyant observateur de tout ce qui se passait, vit que l'instant était arrivé où ses projets devaient réussir ou échouer. Il sortit donc de la cabane, et se rendit en face des habitations, où les guerriers commençaient déjà à se rassembler.
Il se passa environ une demi-heure avant que tout ce qui composait la peuplade fût réuni en cet endroit, car femmes, enfants, personne n'y manqua. Ce délai avait été occasionné par les graves préparatifs qui avaient été jugés nécessaires pour une assemblée solennelle et extraordinaire. Mais quand le soleil parut au-dessus du sommet de la haute montagne, sur un des flancs de laquelle les Delawares avaient établi leur camp, ses rayons, dardés entre les branches touffues des arbres qui y croissaient, tombèrent sur une multitude aussi attentive que si chacun eût eu un intérêt personnel dans le sujet de la discussion, et dont le nombre s'élevait à environ douze cents âmes, en y comprenant les femmes et les enfants.
Dans de pareilles assemblées de sauvages il ne se trouve jamais personne qui aspire impatiemment à une distinction précoce, et qui soit prêt à entraîner les autres dans une discussion précipitée. L'âge et l'expérience sont les seuls titres qui puissent autoriser à exposer au peuple le sujet de l'assemblée, et à donner un avis. Jusque là, ni la force du corps, ni une bravoure éprouvée, ni le don de la parole, ne justifieraient celui qui voudrait interrompre cet ancien usage.
En cette occasion, plusieurs chefs semblaient pouvoir user des droits de ce double privilège; mais tous gardaient le silence, comme si l'importance du sujet les eût effrayés. Le silence qui précède toujours les délibérations des Indiens avait déjà duré plus que de coutume, sans qu'un signe d'impatience ou de surprise échappât même au plus jeune enfant. La terre semblait le but de tous les regards; seulement ces regards se dirigeaient de temps en temps vers une cabane qui n'avait pourtant rien qui la distinguât de celles qui l'entouraient, si ce n'était qu'on l'avait couverte avec plus de soin pour la protéger contre les injures de l'air.
Enfin un de ces murmures sourds qui ont lieu si souvent dans une multitude assemblée se fit entendre, et toute la foule qui s'était assise se leva sur-le-champ, comme par un mouvement spontané. La porte de la cabane en question venait de s'ouvrir, et trois hommes en sortant s'avançaient à pas lents vers le lieu de la réunion. C'étaient trois vieillards, mais tous trois d'un âge plus avancé qu'aucun de ceux qui se trouvaient déjà dans l'assemblée; et l'un d'eux, placé entre les deux autres qui le soutenaient, comptait un nombre d'années auquel il est bien rare que la race humaine atteigne. Sa taille était courbée sous le poids de plus d'un siècle; il n'avait plus le pas élastique et léger d'un Indien, et il était obligé de mesurer le terrain pouce à pouce. Sa peau rouge et ridée faisait un singulier contraste avec les cheveux blancs qui lui tombaient sur les épaules, et dont la longueur prouvait qu'il s'était peut-être passé des générations depuis qu'il ne les avait coupés.
Le costume de ce patriarche, car son âge, le nombre de ses descendants et l'influence dont il jouissait dans sa peuplade permettent qu'on lui donne ce nom, était riche et imposant. Son manteau était fait des plus belles peaux; mais on en avait fait tomber le poil, pour y tracer une représentation hiéroglyphique des exploits guerriers par lesquels il s'était illustré un demi- siècle auparavant. Sa poitrine était chargée de médailles, les unes en argent et quelques autres même en or, présents qu'il avait reçus de divers potentats européens pendant le cours d'une longue vie. Des cercles du même métal entouraient ses bras et ses jambes; et sa tête, sur laquelle il avait laissé croître toute sa chevelure depuis que l'âge l'avait forcé à renoncer au métier des armes, portait une espèce de diadème d'argent surmonté par trois grandes plumes d'autruche qui retombaient en ondulant sur ses cheveux dont elles relevaient encore la blancheur. La poignée de son tomahawk était entourée de plusieurs cercles d'argent, et le manche de son couteau brillait comme s'il eût été d'or massif.
Aussitôt que le premier mouvement d'émotion et de plaisir causé par l'apparition soudaine de cet homme révéré se fut un peu calmé, le nom de Tamenund passa de bouche en bouche. Magua avait souvent entendu parler de la sagesse et de l'équité de ce vieux guerrier delaware. La renommée allait même jusqu'à lui attribuer le don d'avoir des conférences secrètes avec le grand Esprit, ce qui a depuis transmis son nom, avec un léger changement, aux usurpateurs blancs de son territoire, comme celui du saint tutélaire et imaginaire d'un vaste empire[66]. Le chef huron s'écarta de la foule, et alla se placer dans un endroit d'où il pouvait contempler de plus près les traits d'un homme dont la voix semblait devoir avoir tant d'influence sur le succès de ses projets.