— Le moment est venu pour le Delaware de frapper! s'écria Duncan.
— Non, non, pas encore, répondit le chasseur; lorsque ses amis approcheront, il leur fera connaître qu'il est ici. Voyez! les drôles se groupent derrière ce bouquet de pins, comme des mouches qui se rassemblent autour de leur reine. Sur mon âme, un enfant serait sûr de placer une balle au milieu de cet essaim de corps amoncelés.
Dans ce moment Chingachgook donna le signal; sa troupe fit feu, et une douzaine de Hurons tombèrent morts. Au cri de guerre qu'il avait poussé répondirent des acclamations parties de la forêt; et alors un cri si perçant retentit dans les airs, qu'on eût dit que mille bouches s'étaient réunies pour le faire entendre. Les Hurons consternés abandonnèrent le centre de leur ligne, et Uncas sortit de la forêt par le passage qu'ils laissaient libre, à la tête de plus de cent guerriers.
Agitant ses mains à droite et à gauche, le jeune chef montra l'ennemi à ses compagnons, qui se mirent aussitôt à sa poursuite. Le combat se trouva alors divisé. Les deux ailes des Hurons qui se trouvaient rompues rentrèrent dans les bois pour y chercher un abri, et elles furent suivies de près par les enfants victorieux des Lenapes. À peine une minute s'était écoulée que déjà le bruit s'éloignait dans différentes directions, et devenait moins distinct à mesure que les combattants s'enfonçaient dans la forêt. Cependant un petit noyau de Hurons s'était formé, qui, dédaignant de prendre ouvertement la fuite, se retiraient lentement comme des lions aux abois, et montaient la colline que Chingachgook et sa troupe venaient d'abandonner pour prendre part de plus près au combat. Magua se faisait remarquer au milieu d'eux par son maintien fier et sauvage, et par l'air impérieux qu'il conservait encore.
Dans son empressement à mettre tous ses compagnons à la poursuite des fuyards, Uncas était resté presque seul; mais du moment que ses yeux eurent aperçu le Renard-Subtil, il oublia toute autre considération. Poussant son cri de guerre, qui ramena autour de lui cinq ou six de ses guerriers, et sans faire attention à l'inégalité du nombre, il se précipita sur son ennemi. Magua, qui épiait tous ses mouvements, s'arrêta pour l'attendre, et déjà son âme féroce tressaillait de joie de voir le jeune héros, dans son impétuosité téméraire, venir se livrer à ses coups, lorsque de nouveaux cris retentirent, et la Longue-Carabine parut tout à coup à la tête d'une troupe de blancs. Le Huron tourna le dos et se mit à battre en retraite sur la colline.
Uncas s'aperçut à peine de la présence de ses amis, tant il était animé à la poursuite des Hurons; il continua à les harceler sans relâche. En vain OEil-de-Faucon lui criait de ne point s'exposer témérairement; le jeune Mohican n'écoutait rien, bravait le feu des ennemis, et il les força bientôt à fuir avec la même rapidité qu'il mettait à les poursuivre. Heureusement cette course forcée ne dura pas longtemps, et les blancs que le chasseur conduisait se trouvaient par leur position avoir un espace moins grand à parcourir, autrement le Delaware eût bientôt devancé tous ses compagnons, et eût été victime de sa témérité. Mais avant qu'un pareil malheur pût arriver, les fuyards et les vainqueurs entrèrent presque en même temps dans le village des Wyandots.
Excités par la présence de leurs habitations, les Hurons s'arrêtèrent, et ils se battirent en désespérés autour du feu du conseil. Le commencement et la fin du combat se touchèrent de si près, que le passage d'un tourbillon est moins rapide, et ses ravages moins effrayants. La hache d'Uncas, le fusil d'OEil-de- Faucon, et même le bras encore nerveux de Munro, firent de tels prodiges, qu'en un instant la terre fut jonchée de cadavres. Cependant Magua, malgré son audace, et quoiqu'il s'exposât sans cesse, échappa à tous les efforts que faisaient ses ennemis pour lui arracher la vie. On eût dit que, comme ces héros favorisés dont d'anciennes légendes nous conservent la fabuleuse histoire, il avait un charme secret pour protéger ses jours. Poussant un cri dans lequel se peignait l'excès de sa fureur et de son désespoir, le Renard-Subtil, après avoir vu tomber ses compagnons autour de lui, s'élança hors du champ de bataille, suivi de deux amis, qui seuls avaient survécu, et laissant les Delawares occupés à recueillir les trophées sanglants de leur victoire.
Mais Uncas, qui l'avait vainement cherché dans la mêlée, se précipita à sa poursuite; OEil-de-Faucon, Heyward et David se pressèrent de voler sur ses pas. Tout ce que le chasseur pouvait faire avec les plus grands efforts, c'était de le suivre de manière à être toujours à portée de le défendre. Une fois Magua parut vouloir se retourner pour essayer s'il ne pourrait pas enfin assouvir sa vengeance; mais ce projet fut abandonné presque aussitôt qu'il avait été conçu; et se jetant au milieu d'un buisson épais à travers lequel il fut suivi par ses ennemis, il entra tout à coup dans la caverne qui est déjà connue du lecteur. OEil-de-Faucon poussa un cri de joie en voyant que maintenant leur proie ne pouvait plus leur échapper. Il se précipita avec son compagnon dans la caverne dont l'entrée était longue et étroite, assez à temps pour apercevoir les Hurons qui se retiraient. Au moment où ils pénétraient dans les galeries naturelles et dans les passages souterrains de la caverne, des centaines de femmes et d'enfants s'enfuirent en poussant des cris horribles. À la clarté sombre et sépulcrale qui régnait dans ce lieu, on eût pu les prendre dans l'éloignement pour des ombres et des fantômes qui fuyaient l'approche des mortels.
Cependant Uncas ne voyait toujours que Magua; ses yeux ne cherchaient que lui, ne s'attachaient que sur lui; ses pas pressaient les siens. Heyward et le chasseur continuaient à le suivre, animés par le même sentiment, quoique porté peut-être à un moindre degré d'exaltation. Mais plus ils avançaient, plus la clarté diminuait, et plus ils avaient de peine à distinguer leurs ennemis qui, connaissant les chemins, leur échappaient lorsqu'ils se croyaient le plus près de les atteindre; ils crurent même un instant avoir perdu la trace de leurs pas lorsqu'ils aperçurent une robe blanche flotter à l'extrémité d'un passage étroit qui semblait conduire sur la montagne.
— C'est Cora! s'écria Heyward d'une voix tremblante d'émotion.