Chapitre XXXIII

Ils combattirent comme des braves, longtemps et avec vigueur: ils amoncelèrent des cadavres musulmans sur ce rivage; ils furent victorieux, mais Botzaris tomba; il tomba baigné dans son sang. Ses compagnons, ceux qui lui survécurent en petit nombre, le virent sourire quand leur cri de triomphe retentit et que le champ de bataille fut à eux: ils virent la mort clore ses paupières, et il s'endormit paisiblement de son dernier sommeil, comme une fleur qui se penche au déclin du jour.

Hallege.

La tribu des Lenapes, au lever du soleil, ne présentait plus qu'une scène de désolation et de douleur. Le bruit du combat avait cessé, et ils avaient plus que vengé leur ancienne inimitié et leur nouvelle querelle avec les Mingos, en détruisant toute la peuplade. Le silence et l'obscurité qui couvraient la place où les Hurons avaient campé n'annonçaient que trop le sort de cette tribu errante, tandis que des nuées de corbeaux, se disputant leur proie sur le sommet des montagnes, ou se précipitant en tourbillons bruyants dans les larges sentiers des bois, étaient autant de guides affreux qui indiquaient où avait été la vie et où régnait à présent la mort. Enfin l'oeil le moins habitué à remarquer le spectacle que n'offrent que trop souvent les frontières de deux peuplades ennemies, n'aurait pu méconnaître les effrayants résultats d'une vengeance indienne.

Cependant le soleil levant trouva les Lenapes dans les larmes. Aucun cri de victoire, aucun chant de triomphe ne se faisait entendre. Le dernier guerrier avait quitté le champ de bataille après avoir enlevé toutes les chevelures de ses ennemis, et à peine s'était-il donné le temps de faire disparaître les traces de sa mission sanglante, pour se joindre plus tôt aux lamentations de ses concitoyens. L'orgueil et l'enthousiasme avaient fait place à l'humanité, et les plus vives démonstrations de douleur avaient succédé aux acclamations de la vengeance.

Les cabanes étaient désertes; mais tous ceux que la mort avait épargnés s'étaient rassemblés dans un champ voisin, où ils formaient un cercle immense dans un silence morne et solennel. Quoique d'âge, de rang et de sexe différents, ils éprouvaient tous la même émotion. Tous les yeux étaient fixés sur le centre du cercle, où se trouvaient les objets d'une douleur si vive et si universelle.

Six filles delawares, dont les longues tresses noires flottaient sur leurs épaules, paraissaient à peine avoir le courage de jeter de temps en temps quelques herbes odoriférantes ou des fleurs des forêts sur une litière de plantes aromatiques, où reposait sous un poêle formé à la hâte avec des robes indiennes tout ce qui restait de la noble, de l'ardente et généreuse Cora. Sa taille élégante était cachée sous plusieurs voiles de la même simplicité, et ses traits naguère si charmants étaient dérobés pour toujours aux regards des mortels. À ses pieds était assis le désolé Munro. Sa tête vénérable était courbée jusqu'à terre, en témoignage de la soumission avec laquelle il recevait le coup dont la Providence l'avait frappé; mais l'expression de la douleur la plus déchirante se lisait sur son front. La Gamme était près de lui; sa tête était exposée aux rayons du soleil, tandis que ses yeux expressifs se portaient sans cesse de l'ami qu'il lui était si pénible et si difficile de consoler, sur le livre saint qui pouvait seul lui en donner la force et les moyens. Heyward, appuyé contre un arbre à quelques pas de là, s'efforçait de réprimer les élans d'une douleur contre laquelle venait échouer toute sa force de caractère.

Mais quelque triste et quelque mélancolique que fût le groupe que nous venons de représenter, il l'était encore moins que celui qui occupait le côté opposé du cercle. Uncas, assis comme si la vie l'eût encore animé, était paré des ornements les plus magnifiques que la richesse de sa tribu eût pu rassembler. De superbes plumes flottaient sur sa tête, des armes menaçantes étaient encore dans sa main glacée, ses bras et son col étaient ornés d'une profusion de bracelets et de médailles de toute espèce, quoique son oeil éteint et ses traits immobiles fissent un affreux contraste avec la pompe dont l'orgueil l'avait entouré.

Chingachgook était vis-à-vis de son malheureux fils, sans armes ni ornements d'aucune espèce; toute peinture avait été effacée de son corps, excepté la brillante tortue de sa race, qu'une marqué indélébile avait imprimée sur sa poitrine. Depuis que la tribu s'était rassemblée, le guerrier mohican n'avait pas détourné un instant ses yeux désespérés des traits glacés et insensibles de son fils. Son regard était tellement fixe, et son attitude si immobile, qu'un étranger n'eût pu reconnaître quel était celui des deux que la mort avait frappé, que par les mouvements convulsifs que le délire de la douleur arrachait au père, et le calme de la mort qui était empreint pour toujours sur la physionomie du fils.

Le chasseur, penché près de lui dans une attitude pensive, s'appuyait sur cette arme qui n'avait pu défendre son ami, tandis que Tamenund, soutenu par les anciens de la tribu, occupait un petit tertre d'où il pouvait embrasser d'un coup d'oeil la scène muette et triste que formait son peuple.