Il prononça ces mots d'un ton grave, sérieux, et fait pour produire une vive impression, quoiqu'il ne donnât plus aucune marque de crainte. Il était évident que la faiblesse momentanée qu'il avait montrée avait disparu, grâce à l'explication d'un mystère que son expérience était insuffisante pour pénétrer; et quoiqu'il sentît qu'ils étaient encore dans une position très précaire, il était armé de nouveau de toute l'énergie qui lui était naturelle pour lutter contre tout ce qui pourrait arriver. Les deux Mohicans semblaient partager le même sentiment, et ils se placèrent à quelque distance l'un de l'autre, de manière à avoir en vue les deux rives et à être cachés eux-mêmes dans l'obscurité.

En de pareilles circonstances, il était naturel que nos voyageurs imitassent la prudence de leurs compagnons. Heyward alla chercher dans la caverne quelques brassées de sassafras, qu'il étendit dans l'intervalle étroit qui séparait les deux grottes, et y fit asseoir les deux soeurs, qui se trouvaient ainsi à l'abri des balles ou des flèches que l'on pourrait lancer de l'une ou de l'autre rive; ayant calmé leurs inquiétudes en les assurant qu'aucun danger ne pouvait arriver sans qu'elles en fussent averties, il se plaça lui-même assez près d'elles pour pouvoir leur parler sans être obligé de trop élever la voix. David La Gamme, imitant les deux sauvages, étendit ses grands membres dans une crevasse du rocher, de manière à ne pouvoir être aperçu.

Les heures se passèrent ainsi sans autre interruption. La lune était arrivée à son zénith, et sa douce clarté tombait presque perpendiculairement sur les deux soeurs endormies dans les bras l'une de l'autre. Heyward étendit sur elles le grand châle de Cora, se privant ainsi d'un spectacle qu'il aimait à contempler, et chercha à son tour un oreiller sur le rocher. David faisait déjà entendre des sons dont son oreille délicate aurait été blessée si elle avait pu les recueillir. En un mot, les quatre voyageurs se laissèrent aller au sommeil.

Mais leurs protecteurs infatigables ne se relâchèrent pas un instant de leur vigilance. Immobiles comme le roc dont chacun d'eux semblait faire partie, leurs yeux seuls se tournaient sans cesse de côté et d'autre le long de la ligne obscure tracée par les arbres qui garnissaient les deux bords du fleuve et qui formaient les lisières de la forêt. Pas un mot ne leur échappait, et l'examen le plus attentif n'aurait pu faire reconnaître qu'ils respiraient. Il était évident que cette circonspection, excessive en apparence, leur était inspirée par une expérience que toute l'adresse de leurs ennemis ne pouvait tromper; cependant leur surveillance ne leur fit découvrir aucun danger. Enfin la lune descendit vers l'horizon, et une faible lueur se montrant, au- dessus de la cime des arbres, à un détour que faisait la rivière à quelque distance, annonça que l'aurore ne tarderait pas à paraître. Alors une de ces statues s'anima; le chasseur se leva, se glissa en rampant le long du rocher, et éveilla le major.

— Il est temps de nous mettre en route, lui dit-il; éveillez vos dames, et soyez prêts à monter dans le canot dès que je vous en donnerai le signal.

— Avez-vous eu une nuit tranquille? lui demanda Heyward; quant à moi, je crois que le sommeil a triomphé de ma vigilance.

— Tout est encore aussi tranquille que l'heure de minuit, répondit OEil-de-Faucon. Du silence, mais de la promptitude.

Le major fut sur ses jambes en un clin d'oeil, et il leva sur-le- champ le châle dont il avait couvert les deux soeurs. Ce mouvement éveilla Cora à demi, et elle étendit la main comme pour repousser ce qui troublait son repos, tandis qu'Alice murmurait d'une voix douce: — Non, mon père, nous n'étions pas abandonnées; Duncan était avec nous.

— Oui, charmante innocente, dit à voix basse le jeune homme transporté, Duncan est avec vous, et tant que la vie lui sera conservée, tant que quelque danger vous menacera, il ne vous abandonnera jamais. Alice, Cora, éveillez-vous! voici l'instant de partir.

Un cri d'effroi poussé par la plus jeune des deux soeurs, et la vue de l'aînée, debout devant lui, image de l'horreur et de la consternation, furent la seule réponse qu'il reçut. Il finissait à peine de parler, quand des cris et des hurlements épouvantables retentirent dans les bois et refoulèrent tout son sang vers son coeur. On aurait dit que tous les démons de l'enfer s'étaient emparés de l'air qui les entourait, et exhalaient leur fureur barbare par les sons les plus sauvages; on ne pouvait distinguer de quel côté partaient ces cris, quoiqu'ils parussent remplir le bois et qu'ils arrivassent sur la rivière, sur les rochers et jusque dans les cavernes.