Mais en ce moment tous ces calculs ingénieux se trouvaient dérangés par la conduite des Hurons. Le chef, et ceux qui l'avaient suivi, se dirigeaient évidemment vers l'extrémité de l'Horican; et ils restaient au pouvoir des autres, qui allaient les conduire sans doute au fond des déserts. Désirant sortir à tout prix de cette cruelle incertitude, et voulant dans une circonstance si urgente essayer le pouvoir de l'argent, il surmonta la répugnance qu'il avait à parler à son ancien guide, et se retournant vers Magua, qui avait pris l'air et le ton d'un homme qui devait maintenant donner des ordres aux autres, il lui dit d'un ton amical, et qui annonçait autant de confiance qu'il put prendre sur lui d'en montrer:
— Je voudrais adresser à Magua des paroles qu'il ne convient qu'à un si grand chef d'entendre.
L'Indien se retourna, le regarda avec mépris, et lui répondit:
— Parlez, les arbres n'ont point d'oreilles.
— Mais les Hurons ne sont pas sourds; et les paroles qui peuvent passer par les oreilles des grands hommes d'une nation enivreraient les jeunes guerriers. Si Magua ne veut pas écouter, l'officier du roi saura garder le silence.
Le sauvage dit quelques mots avec insouciance à ses compagnons, qui s'occupaient gauchement à préparer les chevaux des deux soeurs, et s'éloignant d'eux de quelques pas, il fit un geste avec précaution pour indiquer à Heyward de venir le joindre.
— Parlez à présent, dit-il, si vos paroles sont telles que le
Renard-Subtil doive les entendre.
— Le Renard-Subtil a prouvé qu'il était digne du nom honorable que lui ont donné ses pères canadiens, dit le major. Je reconnais maintenant la prudence de sa conduite; je vois tout ce qu'il a fait pour nous servir; et je ne l'oublierai pas quand l'heure de la récompense sera arrivée. Oui, le Renard a prouvé qu'il est non seulement un grand guerrier, un grand chef dans le conseil, mais encore qu'il sait tromper ses ennemis.
— Qu'a donc fait le Renard? demanda froidement l'Indien.
— Ce qu'il a fait? répondit Heyward; il a vu que les bois étaient remplis de troupes d'ennemis, à travers lesquels il ne pouvait passer sans donner dans quelque embuscade, et il a feint de se tromper de chemin afin de les éviter; ensuite il a fait semblant de retourner à sa peuplade, à cette peuplade qui l'avait chassé comme un chien de ses wigwams, afin de regagner sa confiance, et quand nous avons enfin reconnu quel était son dessein, ne l'avons- nous pas bien secondé en nous conduisant de manière à faire croire aux Hurons que l'homme blanc pensait que son ami le Renard était son ennemi? Tout cela n'est-il pas vrai? Et quand le Renard eut, par sa prudence, fermé les yeux et bouché les oreilles des Hurons, ne leur a-t-il pas fait oublier qu'ils l'avaient forcé à se réfugier chez les Mohawks? Ne les a-t-il pas engagés ensuite à s'en aller follement du côté du nord, en le laissant sur la rive méridionale du fleuve avec leurs prisonniers? Et maintenant ne va- t-il pas retourner sur ses pas et reconduire à leur père les deux filles du riche Écossais à tête grise? Oui, oui, Magua, j'ai vu tout cela, et j'ai déjà pensé à la manière dont on doit récompenser tant de prudence et d'honnêteté. D'abord le chef de William-Henry sera généreux comme doit l'être un si grand chef pour un tel service. La médaille[35] que porte Magua sera d'or au lieu d'être d'étain; sa corne sera toujours pleine de poudre; les dollars sonneront dans sa poche en aussi grande quantité que les cailloux sur les bords de l'Horican; et les daims viendront lui lécher la main, car ils sauront qu'ils ne pourraient échapper au long fusil qui lui sera donné. Quant à moi, je ne sais comment surpasser la générosité de l'Écossais, mais je… oui… je…