Tandis que les différents groupes de soldats se tenaient à quelque distance de l'endroit où l'on voyait ces nouveaux préparatifs de voyage, par respect pour l'enceinte sacrée du quartier général de Webb, le personnage que nous venons de décrire s'avança au milieu des domestiques, qui attendaient avec les chevaux, dont il faisait librement la censure et l'éloge, suivant que son jugement trouvait occasion de les louer ou de les critiquer.

— Je suis porté à croire, l'ami, dit-il d'une voix aussi remarquable par sa douceur que sa personne l'était par le défaut de ses proportions, que cet animal n'est pas né en ce pays, et qu'il vient de quelque contrée étrangère, peut-être de la petite île au delà des mers. Je puis parler de pareilles choses, sans me vanter, car j'ai vu deux ports, celui qui est situé à l'embouchure de la Tamise et qui porte le nom de la capitale de la vieille Angleterre, et celui qu'on appelle Newhaven; et j'y ai vu les capitaines de senaux et de brigantins charger leurs bâtiments d'une foule d'animaux à quatre pieds, comme dans l'arche de Noé, pour aller les vendre à la Jamaïque; mais jamais je n'ai vu un animal qui ressemblât si bien au cheval de guerre décrit dans l'Écriture:

— «Il bat la terre du pied, se réjouit en sa force, et va à la rencontre des hommes armés. Il hennit au son de la trompette; il flaire de loin la bataille, le tonnerre des capitaines, et le cri de triomphe.» — Il semblerait que la race des chevaux d'Israël s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Ne le pensez-vous pas, l'ami?

Ne recevant aucune réponse à ce discours extraordinaire, qui à la vérité, étant prononcé d'une voix sonore quoique douce, semblait mériter quelque attention, celui qui venait d'emprunter ainsi le langage des livres saints leva les yeux sur l'être silencieux auquel il s'était adressé par hasard, et il trouva un nouveau sujet d'admiration dans l'individu sur qui tombèrent ses regards. Ils restaient fixés sur la taille droite et raide du coureur indien qui avait apporté au camp de si fâcheuses nouvelles la soirée précédente. Quoique ses traits fussent dans un état de repos complet, et qu'il semblât regarder avec une apathie stoïque la scène bruyante et animée qui se passait autour de lui, on remarquait en lui, au milieu de sa tranquillité, un air de fierté sombre fait pour attirer des yeux plus clairvoyants que ceux de l'homme qui le regardait avec un étonnement qu'il ne cherchait pas à cacher. L'habitant des forêts portait le tomahawk[10] et le couteau de sa tribu, et cependant son extérieur n'était pas tout à fait celui d'un guerrier. Au contraire, toute sa personne avait un air de négligence semblable à celle qui aurait pu être la suite d'une grande fatigue dont il n'aurait pas encore été complètement remis. Les couleurs dont les sauvages composent le tatouage de leur corps quand ils s'apprêtent à combattre, s'étaient fondues et mélangées sur des traits qui annonçaient la fierté, et leur donnaient un caractère encore plus repoussant; son oeil seul, brillant comme une étoile au milieu des nuages qui s'amoncellent dans le ciel, conservait tout son feu naturel et sauvage. Ses regards pénétrants, mais circonspects, rencontrèrent un instant ceux de l'Européen, et changèrent aussitôt de direction, soit par astuce, soit par dédain.

Il est impossible de dire quelle remarque ce court instant de communication silencieuse entre deux êtres si singuliers aurait inspirée au grand Européen, si la curiosité active de celui-ci ne se fût portée vers d'autres objets. Un mouvement général qui se fit parmi les domestiques, et le son de quelques voix douces, annoncèrent l'arrivée de celles qu'on attendait pour mettre la cavalcade en marche. L'admirateur du beau cheval de guerre fit aussitôt quelques pas en arrière pour aller rejoindre une petite jument maigre à tous crins, qui paissait un reste d'herbe fanée dans le camp. Appuyant un coude sur une couverture qui tenait lieu de selle, il s'arrêta pour voir le départ, tandis qu'un poulain achevait tranquillement son repas du matin de l'autre côté de la mère.

Un jeune homme, avec l'uniforme des troupes royales, conduisit vers leurs coursiers deux dames qui, à en juger par leur costume, se disposaient à braver les fatigues d'un voyage à travers les bois. L'une d'elles, celle qui paraissait la plus jeune, quoique toutes deux fussent encore dans leur jeunesse, laissa entrevoir son beau teint, ses cheveux blonds, ses yeux d'un bleu foncé, tandis qu'elle permettait à l'air du matin d'écarter le voile vert attaché à son chapeau de castor. Les teintes dont on voyait encore au-dessus des pins l'horizon chargé du côté de l'orient, n'étaient ni plus brillantes ni plus délicates que les couleurs de ses joues, et le beau jour qui commençait n'était pas plus attrayant que le sourire animé qu'elle accorda au jeune officier tandis qu'il l'aidait à se mettre en selle. La seconde, qui semblait obtenir une part égale des attentions du galant militaire, cachait ses charmes aux regards des soldats avec un soin qui paraissait annoncer l'expérience de quatre à cinq années de plus. On pouvait pourtant voir que toute sa personne, dont la grâce était relevée par son habit de voyage, avait plus d'embonpoint et de maturité que celle de sa compagne.

Dès qu'elles furent en selle, le jeune officier sauta lestement sur son beau cheval de bataille, et tous trois saluèrent Webb, qui, par politesse, resta à la porte de sa cabane jusqu'à ce qu'ils fussent partis. Détournant alors la tête de leurs chevaux, ils prirent l'amble, suivis de leurs domestiques, et se dirigèrent vers la sortie septentrionale du camp.

Pendant qu'elles parcouraient cette courte distance, on ne les entendit pas prononcer une parole; seulement la plus jeune des deux dames poussa une légère exclamation lorsque le coureur indien passa inopinément près d'elle pour se mettre en avant de la cavalcade sur la route militaire. Ce mouvement subit de l'Indien n'arracha pas un cri d'effroi à la seconde, mais dans sa surprise elle laissa aussi son voile se soulever, et ses traits indiquaient en même temps la pitié, l'admiration et l'horreur, tandis que ses yeux noirs suivaient tous les mouvements du sauvage. Les cheveux de cette dame étaient noirs et brillants comme le plumage du corbeau; son teint n'était pas brun, mais coloré; cependant il n'y avait rien de vulgaire ni d'outré dans cette physionomie parfaitement régulière et pleine de dignité. Elle sourit comme de pitié du moment d'oubli auquel elle s'était laissé entraîner, et en souriant, elle montra des dents d'une blancheur éclatante. Rabattant alors son voile, elle baissa la tête, et continua à marcher en silence, comme si ses pensées eussent été occupées de toute autre chose que de la scène qui l'entourait.

Chapitre II

Seule, seule! Quoi! seule?