— Mourir! répéta Cora d'un ton plus calme et plus ferme; la mort ne serait rien; mais l'alternative est horrible! Il veut, continua-t-elle en baissant la tête de honte d'être obligée de divulguer la proposition dégradante qui lui avait été faite, il veut que je le suive dans les déserts, que j'aille avec lui joindre la peuplade des Hurons, que je passe toute ma vie avec lui, en un mot que je devienne sa femme. Parlez maintenant, Alice, soeur de mon affection, et vous aussi, major Heyward, aidez ma faible raison de vos conseils. Dois-je acheter la vie par un tel sacrifice? Vous, Alice, vous, Duncan, consentez-vous à la recevoir de mes mains à un tel prix? Parlez! dites-moi tous deux ce que je dois faire; je me mets à votre disposition.
— Si je voudrais de la vie à ce prix! s'écria le major avec indignation. Cora! Cora! ne vous jouez pas ainsi de notre détresse! ne parlez plus de cette détestable alternative! la pensée seule en est plus horrible que mille morts!
— Je savais que telle serait votre réponse, dit Cora, dont le teint s'anima à ces mots et dont les regards brillèrent un instant comme l'éclair. Mais que dit ma chère Alice? il n'est rien que je ne sois prête à faire pour elle, et elle n'entendra pas un murmure.
Heyward et Cora écoutaient en silence et avec la plus vive attention; mais nulle réponse ne se fit entendre. On aurait dit que le jeu de mots qui venaient d'être prononcés avaient anéanti ou du moins suspendu l'usage de toutes les facultés d'Alice. Ses bras étaient tombés à ses côtés, et ses doigts étaient agités par de légères convulsions. Sa tête était penchée sur sa poitrine, ses jambes avaient fléchi sous elle, et elle n'était soutenue que par la ceinture de feuilles qui l'attachait à un bouleau. Cependant, au bout de quelques instants, les couleurs reparurent sur ses joues, et sa tête recouvra le mouvement pour exprimer par un geste expressif combien elle était loin de désirer que sa soeur fît le sacrifice dont elle venait de parler, et le feu de ses yeux se ranima pendant qu'elle s'écriait:
— Non, non, non! mourons plutôt! mourons ensemble, comme nous avons vécu.
— Eh bien! meurs donc! s'écria Magua en grinçant les dents de rage quand il entendit une jeune fille qu'il croyait faible et sans énergie montrer tout à coup tant de fermeté. Il lança contre elle une hache de toutes ses forces, et l'arme meurtrière, fondant l'air sous les yeux d'Heyward, coupa une tresse des cheveux d'Alice, et s'enfonça profondément dans l'arbre, à un pouce au- dessus de sa tête.
Ce spectacle mit Heyward hors de lui-même; le désespoir lui donna de nouvelles forces; un violent effort rompit les liens qui le tenaient attaché, et il se précipita sur un autre sauvage qui, en poussant un hurlement horrible, levait son tomahawk pour en porter un coup plus sûr à sa victime. Les deux combattants luttèrent un instant, et tombèrent tous deux sans se lâcher, mais le corps presque nu du Huron offrait moins de prise au major; son adversaire lui échappa, et lui appuyant un genou sur la poitrine, il leva son couteau pour le lui plonger dans le coeur. Duncan voyait l'instrument de mort prêt à s'abaisser sur lui, quand une balle passa en sifflant près de son oreille; le bruit d'une explosion se fit entendre en même temps; Heyward sentit sa poitrine soulagée du poids qui pesait sur lui, et son ennemi, après avoir chancelé un moment, tomba sans vie à ses pieds.
Chapitre XII
LE CLOWN. Je pars, Monsieur, et dans un moment je serai de retour auprès de vous.
Shakespeare. La soirée des Rois.