— Il est ouvert devant vos yeux, répondit le chasseur, et celui à qui il appartient n'en est point avare; il permet qu'on y lise. J'ai entendu dire qu'il y a des gens qui ont besoin de livres pour se convaincre qu'il y a un Dieu. Il est possible que les hommes, dans les établissements, défigurent ses ouvrages au point de rendre douteux au milieu des marchands et des prêtres ce qui est clair et évident dans le désert. Mais s'il y a quelqu'un qui doute, il n'a qu'à me suivre d'un soleil à l'autre dans le fond des bois, et je lui en ferai voir assez pour lui apprendre qu'il n'est qu'un fou, et que sa plus grande folie est de vouloir s'élever au niveau d'un être dont il ne peut jamais égaler ni la bonté ni le pouvoir.
Du moment que David reconnut qu'il discutait avec un homme qui puisait sa foi dans les lumières naturelles, et qui méprisait toutes les subtilités de la métaphysique, il renonça sur-le-champ à une controverse dont il crut qu'il ne pouvait retirer ni honneur ni profit. Pendant que le chasseur parlait encore, il s'était assis à son tour, et prenant son petit volume de psaumes et ses lunettes montées en fer, il se prépara à remplir un devoir que l'assaut que son orthodoxie venait de recevoir pouvait seul avoir suspendu si longtemps. David était dans le fait un ménestrel du Nouveau-Monde, bien loin certes des temps de ces troubadours inspirés qui, dans l'ancien, célébraient le renom profane d'un baron ou d'un prince; mais c'était un barde dans l'esprit du pays qu'il habitait, et il était prêt à exercer sa profession pour célébrer la victoire qui venait d'être remportée, ou plutôt pour en rendre grâces au ciel. Il attendit patiemment qu'OEil-de-Faucon eût fini de parler, et levant alors les yeux et la voix, il dit tout haut:
— Je vous invite, mes amis, à vous joindre à moi pour remercier le ciel de nous avoir sauvés des mains des barbares infidèles, et à écouter le cantique solennel sur le bel air appelé Northampton.
Il indiqua la page où se trouvaient les vers qu'il allait chanter, comme si ses auditeurs avaient eu en main un livre semblable pour les y chercher, et suivant son usage il appliqua son instrument à ses lèvres pour prendre et donner le ton avec la même gravité que s'il eût été dans un temple. Mais pour cette fois nulle voix n'accompagna la sienne, car les deux soeurs étaient alors occupées à se donner les marques de tendresse réciproque dont nous avons déjà parlé. La tiédeur apparente de son auditoire ne le déconcerta nullement, et il commença son cantique, qu'il termina sans interruption.
Le chasseur l'écouta tout en finissant l'inspection de son fusil; mais les chants de David ne parurent pas produire sur lui la même émotion qu'ils lui avaient occasionnée dans la grotte. En un mot, jamais ménestrel n'avait exercé ses talents devant un auditoire plus insensible; et cependant, en prenant en considération la piété fervente et sincère du chanteur, il est permis de croire que jamais les chants d'un barde n'arrivèrent plus près du trône de celui à qui sont dus tout honneur et tout respect. OEil-de-Faucon se leva enfin en hochant la tête, murmurant quelques mots parmi lesquels on ne put entendre que ceux de — gosier, d'Iroquois, — et il alla examiner l'état de l'arsenal des Hurons. Chingachgook se joignit à lui, et reconnut son fusil avec celui de son fils. Heyward et même David y trouvèrent aussi de quoi s'armer, et les munitions ne manquaient pas pour que les armes pussent devenir utiles.
Lorsque les deux amis eurent fait leur choix et terminé la distribution du reste, le chasseur annonça qu'il était temps de songer au départ. Les chants de David avaient cessé, et les deux soeurs commençaient à être plus maîtresses de leurs émotions. Soutenues par Heyward et par le jeune Mohican, elles descendirent cette montagne qu'elles avaient gravie avec des guides si différents, et dont le sommet avait pensé être le théâtre d'une scène si horrible. Remontant ensuite sur leurs chevaux, qui avaient eu le temps de se reposer et de paître l'herbe et les bourgeons des arbrisseaux, elles suivirent les pas d'un conducteur qui, dans des moments si terribles, leur avait montré tant de zèle et d'attachement. Leur première course ne fut pas longue. OEil-de- Faucon, quittant un sentier que les Hurons avaient suivi en venant, tourna sur la droite, traversa un ruisseau peu profond, et s'arrêta dans une petite vallée ombragée par quelques ormeaux. Elle n'était qu'à environ un quart de mille de la fatale montagne, et les chevaux n'avaient été utiles aux deux soeurs que pour les mettre en état de passer le ruisseau à pied sec.
Les Indiens et le chasseur paraissaient connaître cet endroit; car dès qu'ils y furent arrivés, appuyant leurs fusils contre un arbre, ils commencèrent à balayer les feuilles sèches non loin du pied de trois saules pleureurs, et ayant ouvert la terre à l'aide de leurs couteaux, on en vit jaillir une source d'eau pure et limpide. OEil-de-Faucon regarda alors autour de lui, comme s'il eût cherché quelque chose qu'il comptait trouver et qu'il n'apercevait pas.
— Ces misérables coquins les Mohawks, ou leurs frères les Turcaroras et les Onondagas, sont venus se désaltérer ici, dit-il, et les vagabonds ont emporté la gourde. Voilà ce que c'est que de rendre service à des chiens qui en abusent. Dieu a étendu la main sur ces déserts en leur faveur, et a fait sortir des entrailles de la terre une source d'eau vive qui peut narguer toutes les boutiques d'apothicaires des colonies; et voyez! les vauriens l'ont bouchée, et ont marché sur la terre dont ils l'ont couverte, comme s'ils étaient des brutes, et non des créatures humaines!
Pendant que le chasseur exhalait ainsi son dépit, Uncas lui présenta silencieusement la gourde qu'il avait trouvée placée avec soin sur les branches d'un saule, et qui avait échappé aux regards impatients de son compagnon. L'ayant remplie d'eau, OEil-de-Faucon alla s'asseoir à quelques pas, la vida, à ce qu'il parut, avec un grand plaisir, et se mit à faire un examen sérieux des restes de vivres qu'avaient laissés les Hurons, et qu'il avait eu soin de placer dans sa carnassière.
— Je vous remercie, dit-il à Uncas en lui rendant la gourde vide. Maintenant nous allons voir comment vivent ces scélérats de Hurons dans leurs expéditions. — Voyez cela! Les coquins connaissent les meilleurs morceaux d'un faon, et l'on croirait qu'ils sont en état de découper et de faire cuire une tranche de venaison aussi bien que le meilleur cuisinier du pays. Mais tout est cru, car les Iroquois sont de véritables sauvages. — Uncas, prenez mon briquet, et allumez du feu; un morceau de grillade ne sera pas de trop après les fatigues que nous avons éprouvées.