Enfin, jetant encore un regard curieux sur les deux chevaux, il ajouta: — J'ose dire qu'on peut voir des choses encore plus étranges dans les établissements des Européens en ce pays; car l'homme abuse terriblement de la nature quand il peut une fois prendre le dessus sur elle. Mais n'importe quelle soit l'allure de ces animaux, naturelle ou acquise, droite ou de côté, Uncas l'avait remarquée, et leurs traces nous conduisirent à un buisson près duquel était l'empreinte du pied d'un cheval, et dont la plus haute branche, une branche de sumac, était cassée par le haut à une élévation qu'on ne pouvait atteindre qu'à cheval, tandis que celles de dessous étaient brisées et froissées comme à plaisir par un homme à pied. J'en conclus qu'un de ces rusés, ayant vu une de ces jeunes dames casser la haute branche, avait fait tout ce dégât pour faire croire que quelque animal sauvage s'était vautré dans ce buisson.

— Votre sagacité ne vous a pas trompé; car tout cela est précisément arrivé.

— Cela était facile à voir, et il ne fallait pas pour cela une sagacité bien extraordinaire. C'était une chose plus aisée à remarquer que l'allure d'un cheval. Il me vint alors à l'idée que les Mingos se rendraient à cette fontaine; car les coquins connaissent bien la vertu de son eau.

— Elle a donc de la célébrité? demanda Heyward en examinant avec plus d'attention cette vallée retirée et la petite source qui s'y trouvait entourée d'une terre inculte.

— Il y a peu de Peaux-Rouges, voyageant du sud à l'est des grands lacs, qui n'en aient entendu vanter les qualités. — Voulez-vous la goûter vous-même?

Heyward prit la gourde, et, après avoir bu quelques gouttes de l'eau qu'elle contenait, il la rendit en faisant une grimace de dégoût et de mécontentement. Le chasseur sourit et secoua la tête d'un air de satisfaction.

— Je vois que la saveur ne vous en plaît pas, dit-il, et c'est parce que vous n'y êtes pas habitué. Il fut un temps où je ne l'aimais pas plus que vous, et maintenant je la trouve à mon goût, et j'en suis altéré comme le daim l'est de l'eau salée[38]. Vos meilleurs vins ne sont pas plus agréables à votre palais que cette eau ne l'est au gosier d'une Peau-Rouge, et surtout quand il se sent dépérir, car elle a une vertu fortifiante. — Mais je vois qu'Uncas a fini d'apprêter nos grillades, et il est temps de manger un morceau, car il nous reste une longue route à faire.

Ayant interrompu l'entretien par cette brusque transition, OEil- de-Faucon se mit à profiter des restes du faon qui avaient échappé à la voracité des Hurons. Le repas fut servi sans plus de cérémonie qu'on n'en avait mis à le préparer, et les deux Mohicans et lui satisfirent leur faim avec ce silence et cette promptitude qui caractérisent les hommes qui ne songent qu'à se mettre en état de se livrer à de nouveaux travaux et de supporter de nouvelles fatigues.

Dès qu'ils se furent acquittés de ce devoir nécessaire, tous trois vidèrent la gourde pleine de l'eau de cette source médicinale, alors solitaire et silencieuse, et autour de laquelle, depuis cinquante ans, la beauté, la richesse et les talents de tout le nord de l'Amérique se rassemblent pour y chercher le plaisir et la santé[39].

OEil-de-Faucon annonça ensuite qu'on allait partir. Les deux soeurs se mirent en selle, Duncan et David reprirent leurs fusils et se placèrent à leurs côtés ou derrière elles, suivant que le terrain le permettait; le chasseur marchait en avant, suivant son usage, et les deux Mohicans fermaient la marche. La petite troupe s'avança assez rapidement vers le nord, laissant les eaux de la petite source chercher à se frayer un passage vers le ruisseau voisin, et les corps des Hurons morts pourrir sans sépulture sur le haut de la montagne; destin trop ordinaire aux guerriers de ces bois pour exciter la commisération ou mériter un commentaire.