— Ah! c'est donc cette nappe d'eau qui est le tombeau des braves qui périrent dans cette affaire? J'en connaissais le nom, mais je ne l'avais jamais vue.

— Nous y livrâmes trois combats en un jour aux Hollando-Français, continua le chasseur, paraissant se livrer à la suite de ses réflexions plutôt que répondre au major. L'ennemi nous rencontra pendant que nous allions dresser une embuscade à son avant-garde, et il nous repoussa à travers le défilé, comme des daims effarouchés, jusque sur les bords de l'Horican. Là, nous nous ralliâmes derrière une palissade d'arbres abattus; nous attaquâmes l'ennemi sous les ordres de sir William, — qui fut fait sir William pour sa conduite dans cette journée, — et nous nous vengeâmes joliment de notre déroute du matin. Des centaines de Français et de Hollandais virent le soleil pour la dernière fois, et leur commandant lui-même, Dieskau[42], tomba entre nos mains tellement criblé de blessures, qu'il fut obligé de retourner dans son pays, hors d'état de faire désormais aucun service militaire.

— Ce fut une journée glorieuse! dit Heyward avec enthousiasme, et la renommée en répandit le bruit jusqu'à notre armée du midi.

— Oui, mais ce n'est pas la fin de l'histoire. Je fus chargé par le major Effingham, d'après l'ordre exprès de sir William lui- même, de passer le long du flanc des Français, et de traverser le portage, pour aller apprendre leur défaite au fort placé sur l'Hudson. Juste en cet endroit où vous voyez une hauteur couverte d'arbres, je rencontrai un détachement qui venait à notre secours, et je le conduisis sur le lieu où l'ennemi s'occupait à dîner, ne se doutant guère que la besogne de cette journée sanglante n'était pas encore terminée.

— Et vous le surprîtes?

— Si la mort doit être une surprise pour des gens qui ne songent qu'à se remplir l'estomac. Au surplus, nous ne leur donnâmes pas le temps de respirer, car ils ne nous avaient pas fait quartier dans la matinée, et nous avions tous à regretter des parents ou des amis. Quand l'affaire fut finie, on jeta dans cet étang les morts, même les mourants, a-t-on dit, et j'en vis les eaux véritablement rouges, telles que jamais eau ne sortit des entrailles de la terre.

— C'est une sépulture bien tranquille pour des guerriers. — Vous avez donc fait beaucoup de service sur cette frontière?

— Moi! répondit le batteur d'estrade en se redressant avec un air de fierté militaire, il n'y a guère d'échos dans toutes ces montagnes qui n'aient répété le bruit de mes coups de fusil; et il n'y a pas un mille carré entre l'Horican et l'Hudson où ce tue- daim que vous voyez n'ait abattu un homme ou une bête. Mais quant à la tranquillité de cette sépulture, c'est une autre affaire. Il y a des gens dans le camp qui pensent et disent que, pour qu'un homme reste tranquille dans son sépulcre, il faut qu'il n'y soit point placé pendant que son âme est encore dans son corps; et dans la confusion du moment, on n'avait pas le temps de bien examiner qui était mort ou vivant. — Chut! ne voyez-vous pas quelque chose qui se promène sur le bord de l'étang?

— Il n'est guère probable que personne s'amuse à se promener dans la solitude que la nécessité nous oblige à traverser.

— Des êtres de cette espèce ne s'inquiètent pas de la solitude, et un corps qui passe la journée dans l'eau ne se met guère en peine de la rosée qui tombe la nuit, dit OEil-de-Faucon en serrant le bras d'Heyward avec une force qui fit reconnaître au jeune militaire qu'une terreur superstitieuse dominait en ce moment sur l'esprit d'un homme ordinairement si intrépide.