— Qu'en pensez-vous, Cora? demanda Alice agitée par l'inquiétude; si nous suivions la marche du détachement, ne serions-nous pas plus en sûreté, quelque désagrément qu'il pût en résulter?
— Ne connaissant pas les coutumes des sauvages, Alice, dit Heyward, vous vous méprenez sur le lieu où il peut exister quelque danger. Si les ennemis sont déjà arrivés sur le portage, ce qui n'est nullement probable puisque nous avons des éclaireurs en avant, ils se tiendront sur les flancs du détachement pour attaquer les traîneurs et ceux qui pourront s'écarter. La route du corps d'armée est connue, mais la nôtre ne peut l'être, puisqu'il n'y a pas une heure qu'elle a été déterminée.
— Faut-il nous méfier de cet homme parce que ses manières ne sont pas les nôtres, et que sa peau n'est pas blanche? demanda froidement Cora.
Alice n'hésita plus, et donnant un coup de houssine à son narrangaset[12], elle fut la première à suivre le coureur et à entrer dans le sentier étroit et obscur, où à chaque instant des buissons gênaient la marche. Le jeune homme regarda Cora avec une admiration manifeste, et laissant passer sa compagne plus jeune, mais non plus belle, il s'occupa à écarter lui-même les branches des arbres pour que celle qui le suivait pût passer avec plus de facilité. Il paraît que les domestiques avaient reçu leurs instructions d'avance, car au lieu d'entrer dans le bois, ils continuèrent à suivre la route qu'avait prise le détachement. Cette mesure, dit Heyward, avait été suggérée par la sagacité de leur guide, afin de laisser moins de traces de leur passage, si par hasard quelques sauvages canadiens avaient pénétré si loin en avant de l'armée.
Pendant quelques minutes le chemin fut trop embarrassé par les broussailles pour que les voyageurs pussent converser; mais lorsqu'ils eurent traversé la lisière du bois, ils se trouvèrent sous une voûte de grands arbres que les rayons du soleil ne pouvaient percer, mais où le chemin était plus libre. Dès que le guide reconnut que les chevaux pouvaient s'avancer sans obstacle, il prit une marche qui tenait le milieu entre le pas et le trot, de manière à maintenir toujours à l'amble les coursiers de ceux qui le suivaient.
Le jeune officier venait de tourner la tête pour adresser quelques mots à sa campagne aux yeux noirs, quand un bruit, annonçant la marche de quelques chevaux, se fit entendre dans le lointain. Il arrêta son coursier sur-le-champ, ses deux compagnes l'imitèrent, et l'on fit une halte pour chercher l'explication d'un événement auquel on ne s'attendait pas.
Après quelques instants, ils virent un poulain courant comme un daim à travers les troncs des pins, et le moment d'après ils aperçurent l'individu dont nous avons décrit la conformation singulière dans le chapitre précédent, s'avançant avec toute la vitesse qu'il pouvait donner à sa maigre monture sans en venir avec elle à une rupture ouverte. Pendant le court trajet qu'ils avaient eu à faire depuis le quartier général de Webb jusqu'à la sortie du camp, nos voyageurs n'avaient pas eu occasion de remarquer le personnage bizarre qui s'approchait d'eux en ce moment. S'il possédait le pouvoir d'arrêter les yeux qui par hasard tombaient un instant sur lui, quand il était à pied avec tous les avantages glorieux de sa taille colossale, les grâces qu'il déployait comme cavalier n'étaient pas moins remarquables.
Quoiqu'il ne cessât d'éperonner les flancs de sa jument, tout ce qu'il pouvait obtenir d'elle était un mouvement de galop des jambes de derrière, que celles de devant secondaient un instant, après quoi celles-ci, reprenant le petit trot, donnaient aux autres un exemple qu'elles ne tardaient pas à suivre. Le changement rapide de l'un de ces deux pas en l'autre formait une sorte d'illusion d'optique, au point que le major, qui se connaissait parfaitement en chevaux, ne pouvait découvrir quelle était l'allure de celui que son cavalier pressait avec tant de persévérance pour arriver de son côté.
Les mouvements de l'industrieux cavalier n'étaient pas moins bizarres que ceux de sa monture. À chaque changement d'évolution de celle-ci, le premier levait sa grande taille sur ses étriers, ou se laissait retomber comme accroupi, produisant ainsi, par l'allongement ou le raccourcissement de ses grandes jambes, une telle augmentation ou diminution de stature, qu'il aurait été impossible de conjecturer quelle pouvait être sa taille véritable. Si l'on ajoute à cela qu'en conséquence des coups d'éperon réitérés et qui frappaient toujours du même côté, la jument paraissait courir plus vite de ce côté que de l'autre, et que le flanc maltraité était constamment indiqué par les coups de queue qui le balayaient sans cesse, nous aurons le tableau de la monture et du maître.
Le front mâle et ouvert d'Heyward était devenu sombre; mais il s'éclaircit peu à peu quand il put distinguer cette figure originale, et ses lèvres laissèrent échapper un sourire quand l'étranger ne fut plus qu'à quelques pas de lui. Alice ne fit pas de grands efforts pour retenir un éclat de rire, et les yeux noirs et pensifs de Cora brillèrent même d'une gaieté que l'habitude plutôt que la nature parut contribuer à modérer.