Quelques jours qui suivirent l'arrivée d'Heyward et de ses deux compagnes à William-Henry se passèrent au milieu des privations, du tumulte et des dangers d'un siège que pressait avec vigueur un ennemi contre les forces supérieures duquel Munro n'avait pas de moyens suffisants de résistance. Il semblait que Webb se fût endormi avec son armée sur les bords de l'Hudson, et eût oublié l'extrémité à laquelle ses compatriotes étaient réduite. Montcalm avait rempli tous les bois du portage de ses sauvages, dont on entendait les cris et les hurlements dans tout le camp anglais, ce qui ne contribuait pas peu à jeter une nouvelle terreur dans le coeur des soldats découragés, parce qu'ils sentaient leur faiblesse, et par conséquent disposés à s'exagérer les dangers qu'ils avaient à craindre.
Il n'en était pourtant pas de même de ceux qui étaient assiégés dans le fort. Animés par les discours de leurs, chefs, et excités par leur exemple, ils étaient encore armés de tout leur courage et soutenaient leur ancienne réputation avec un zèle auquel rendait justice leur sévère commandant.
De son côté le général français, quoique connu par son expérience et son habileté, semblait se contenter d'avoir traversé les déserts pour venir attaquer son ennemi; il avait négligé de s'emparer des montagnes voisines, d'où il aurait pu foudroyer le fort avec impunité, avantage que dans la tactique moderne on n'aurait pas manqué de se procurer.
Cette sorte de mépris pour les hauteurs, ou pour mieux dire cette crainte de la fatigue qu'il faut endurer pour les gravir, peut être regardée comme la faute habituelle dans toutes les guerres de cette époque. Peut-être avait-elle pris son origine dans la nature de celles qu'on avait eu à soutenir contre les Indiens, qu'il fallait poursuivre dans les forêts où il ne se trouvait pas de forteresses à attaquer, et où l'artillerie devenait presque inutile. La négligence qui en résulta se propagea jusqu'à la guerre de la révolution, et fit perdre alors aux Américains la forteresse importante de Ticonderago, perte qui ouvrit à l'armée de Burgoyne un chemin dans ce qui était alors le coeur du pays. Aujourd'hui on regarde avec étonnement cette négligence, quel que soit le nom qu'on veuille lui donner. On sait que l'oubli des avantages que pourrait procurer une hauteur, quelque difficile qu'il puisse être de s'y établir, difficulté qu'on a souvent exagérée, comme cela est arrivé à Mont-Défiance, perdrait de réputation l'ingénieur chargé de diriger les travaux militaires et même le général commandant l'armée.
Le voyageur oisif, le valétudinaire, l'amateur des beautés de la nature, traversent maintenant dans une bonne voiture la contrée que nous avons essayé de décrire, pour y chercher l'instruction, la santé, le plaisir, ou bien il navigue sur ces eaux artificielles[44], sorties de terre à la voix d'un homme d'État qui a osé risquer sa réputation politique dans cette entreprise hardie[45]; mais on ne doit pas supposer que nos ancêtres traversaient ces bois, gravissaient ces montagnes ou voguaient sur ces lacs avec la même facilité. Le transport d'un seul canon de gros calibre passait alors pour une victoire remportée, si heureusement les difficultés du passage n'étaient pas de nature à empêcher le transport simultané des munitions, sans quoi ce n'était qu'un tube de fer, lourd, embarrassant, et inutile.
Les maux résultant de cet état de choses se faisaient vivement sentir au brave Écossais qui défendait alors William-Henry. Quoique Montcalm eût négligé de profiter des hauteurs, il avait établi avec art ses batteries dans la plaine, et elles étaient servies avec autant de vigueur que d'adresse. Les assiégés ne pouvaient lui opposer que des moyens de défense préparés à la hâte dans une forteresse située dans le fond d'un désert; et ces belles nappes d'eau qui s'étendaient jusque dans le Canada ne pouvaient leur procurer aucun secours, tandis qu'elles ouvraient un chemin facile à leurs ennemis.
Ce fut dans la soirée du cinquième jour du siège, le quatrième depuis qu'il était rentré dans le fort, que le major Heyward profita d'un pourparler pour se rendre sur les parapets d'un des bastions situés sur les bords du lac, afin de respirer un air frais, et d'examiner quels progrès avaient faits dans la journée les travaux des assiégeants. Il était seul, si l'on excepte la sentinelle qui se promenait sur les remparts, car les artilleurs s'étaient retirés pour profiter aussi de la suspension momentanée de leurs devoirs. La soirée était calme, et l'air qui venait du lac, doux et rafraîchissant: délicieux paysage où naguère le retentissement de l'artillerie et le bruit des boulets qui tombaient dans le lac frappaient les oreilles. Le soleil éclairait cette scène de ses derniers rayons. Les montagnes couvertes de verdure s'embellissaient sous la clarté plus douce du déclin du jour, et l'on voyait se dessiner successivement l'ombre de quelques petits nuages chassés par une brise fraîche. Des îles sans nombre paraient l'Horican, comme les marguerites ornent un tapis de gazon, les unes basses et presque à fleur d'eau, les autres formant de petites montagnes vertes. Une foule de barques voguant sur la surface du lac étaient remplies d'officiers et de soldats de l'armée des assiégeants, qui goûtaient tranquillement les plaisirs de la pêche ou de la chasse.
Cette scène était en même temps paisible et animée. Tout ce qui y appartenait à la nature était plein de douceur et d'une simplicité majestueuse, et l'homme y mêlait un agréable contraste de mouvement et de variété…
Deux petits drapeaux blancs étaient déployés, l'un à l'angle du fort le plus voisin du lac, l'autre sur une batterie avancée du camp de Montcalm, emblème de la trêve momentanée qui suspendait non seulement les hostilités, mais même l'animosité des combattants. Un peu en arrière, on voyait flotter les longs plis de soie des étendards rivaux de France et d'Angleterre.
Une centaine de jeunes Français, aussi gais qu'étourdis, tiraient un filet sur le rivage sablonneux du lac, à portée des canons du fort, dont l'artillerie gardait alors le silence: des soldats s'amusaient à divers jeux au pied des montagnes, qui retentissaient de leurs cris de joie; les uns accouraient sur le bord du lac pour suivre de plus près les diverses parties de pêche et de chasse, les autres gravissaient les hauteurs pour avoir en même temps sous les yeux tous les différents traits de ce riant tableau. Les soldats en faction n'en étaient pas même spectateurs indifférents, quoiqu'ils ne relâchassent rien de leur surveillance. Plusieurs groupes dansaient et chantaient au son du tambour et du fifre, au milieu d'un cercle d'Indiens que ce bruit avait attirés du fond d'un bois, et qui les regardaient avec un étonnement silencieux. En un mot, tout avait l'aspect d'un jour de plaisir plutôt que d'une heure dérobée aux fatigues et aux dangers d'une guerre.