Aussitôt donc qu’il eut fini de déjeuner, Sandy Mac Trigger repoussa à l’eau sa pirogue et s’abandonna au fil du courant. Paresseusement assis sur son banc, comme dans un fauteuil, il sortit sa pipe, la bourra, et commença à fumer, ne se servant de la rame que pour gouverner son frêle esquif. Il avait mis son vieux flingot entre ses genoux. Peut-être, chemin faisant, découvrirait-il, sur l’une ou l’autre rive du fleuve, quelque gibier à tirer.
Vers le milieu de l’après-midi, Kazan et Louve Grise qui avaient, de leur côté, jugé prudent de s’éloigner des appâts empoisonnés et qui, à cet effet, avaient descendu rapidement la vallée pendant cinq ou six milles, eurent soif.
Ils descendirent sur la berge du fleuve qui, à cet endroit, décrivait un coude brusque. Si le vent avait été favorable ou si Sandy avait ramé, Louve Grise n’eût point manqué de flairer le péril qui s’approchait. Mais le vent soufflait de face et l’embarcation filait silencieusement au fil de l’eau.
Seul le clic ! clic ! métallique du fusil qu’armait Mac Trigger lui fit dresser l’oreille. Instantanément son poil se hérissa et, cessant de laper l’eau fraîche, elle se recula avec précipitation vers les buissons qui bordaient le rivage. Mais Kazan, relevant la tête, demeura sur le sable, afin d’affronter l’ennemi.
Presque aussitôt la pirogue débouchait du coude du fleuve et Sandy pressait sur la gâchette.
Il y eut un vomissement de fumée et Kazan sentit un jet brûlant qui le frappait à la tête. Il chavira en arrière, ses pattes cédèrent sous lui et il tomba comme un paquet inerte.
Au bruit de la détonation, Louve Grise avait pris la fuite comme un trait. Aveugle comme elle l’était, elle n’avait pas vu Kazan s’abattre sur le sable. Ce fut seulement après avoir parcouru près d’un mille, loin de l’effroyable tonnerre du fusil de l’homme blanc, qu’elle s’arrêta et constata que son compagnon, qu’elle attendit en vain, ne l’avait pas suivie.
Sandy Mac Trigger avait arrêté son esquif et il sauta sur la berge avec un hurlement de joie.
— Tout de même je t’ai eu, vieux diable ! cria-t-il. Et j’aurais eu l’autre aussi, si j’avais possédé autre chose que la saloperie qui me sert de fusil !
De la crosse de son arme, il retourna la tête de Kazan et un vif étonnement se peignit sur sa face.