A la tiédeur du feu, les yeux de Kazan se fermaient lentement. Il somnolait, agité, et mille rêves dansaient dans son cerveau. Il lui semblait parfois qu’il combattait, en faisant claquer ses mâchoires. D’autres fois, il tirait, au bout de sa chaîne, un traîneau que montaient, ou Mac Cready, ou sa jeune maîtresse. Ou bien encore, celle-ci chantait, devant lui et devant son maître, avec la merveilleuse douceur de sa voix. Et, tout en dormant, le corps de Kazan tremblait et se contractait de frissons. Puis le tableau changeait une fois de plus, Kazan se revoyait à courir en tête d’un splendide attelage de six chiens, appartenant à la Police Royale, et que conduisait son maître de jadis, un homme jeune et beau, qui l’appelait : « Pedro ! Pedro ! ». Sur le même traîneau était un autre homme, dont les mains étaient bizarrement attachées par des anneaux de fer. Peu après, le traîneau avait fait halte et l’ancien maître s’était assis près d’un feu, devant lequel lui-même était couché. Alors, l’homme de tout à l’heure, dont les mains étaient maintenant dégagées, s’avançait, muni d’un énorme gourdin. Par derrière, il l’abattait soudain sur la tête du maître, qui tombait en poussant un grand cri.

A cet instant, Kazan se réveilla en sursaut. Il bondit sur ses pattes, l’échine hérissée et un rauque grondement dans sa gorge. Le foyer était mort et les deux tentes étaient enveloppées d’obscures ténèbres. L’aube ne paraissait pas encore.

A travers ces ténèbres, Kazan aperçut Mac Cready qui, déjà levé, était retourné aux écoutes près de la seconde tente. Kazan savait que Mac Cready et l’homme aux anneaux de fer ne faisaient qu’un, et il n’avait pas oublié non plus les coups de fouet et de gourdin qu’il en avait longtemps reçus, après le meurtre de l’ancien maître.

Entendant la menace du chien-loup, le guide était vivement revenu vers le feu qu’il raviva, tout en sifflant en remuant les bûches à demi consumées. Lorsque la flamme eut commencé à jaillir, il poussa un cri d’appel strident, qui éveilla Thorpe et Isabelle.

Thorpe, quelques instants après, parut sur le seuil de sa tente, suivi de la jeune femme. Celle-ci vint s’asseoir sur le traîneau, à côté de Kazan. Ses cheveux dénoués flottaient autour de sa tête et retombaient sur son dos en vagues fauves.

Tandis qu’elle flattait l’animal, Mac Cready feignit de venir fouiller parmi les paquets du traîneau et, durant un instant, ses mains s’égarèrent, comme par hasard, dans la blonde chevelure.

Isabelle parut ne pas sentir le contact. Mais Kazan vit les doigts fugitifs qui palpaient les cheveux de sa jeune maîtresse, tandis que la même flamme libidineuse et démente reparaissait dans les yeux de Mac Cready. Plus rapide qu’un lynx, il bondit par-dessus le traîneau, de toute la longueur de sa chaîne. Le guide n’eut que le temps de faire un saut en arrière, tandis que Kazan, retenu brusquement par la chaîne, était rejeté de côté, contre Isabelle, qu’il vint heurter de tout le poids de son corps.

Thorpe qui regardait ailleurs, se retourna seulement pour voir la fin de la scène et Isabelle renversée du choc sur le traîneau. Il ne douta point, et le guide se garda d’y contredire, que la bête ne se fût précipitée volontairement sur la jeune femme. Après s’être assuré tout d’abord que celle-ci n’était point blessée, il chercha de la main son revolver. L’arme était restée à l’intérieur de la tente. Mais, à ses pieds, le fouet de Mac Cready était posé sur la neige. Thorpe s’en saisit et, dans sa colère, se précipita vers Kazan.

Le chien, aplati sur le sol, ne fit pas un mouvement pour fuir ni se défendre. Le châtiment qu’il reçut fut terrible. Mais il le souffrit sans une plainte, sans un grognement.

Alors Kazan vit la jeune femme, qui avait repris ses esprits, s’élancer vers le fouet dont la lanière se balançait encore sur la tête de Thorpe et, le saisissant, l’arrêter.