Il bondit à nouveau et fut rejeté sur le dos. Une deuxième fois, une troisième, il renouvela ses efforts. Le collier de babiche lui coupait le cou et entrait dans sa chair comme un couteau. Force lui fut de s’arrêter, pour reprendre haleine.
A l’intérieur de la tente, la lutte continuait, terrible. De temps à autre, par la petite fente de la toile, Kazan apercevait deux ombres qui tantôt luttaient debout, et tantôt se roulaient et se tordaient sur le sol. En un dernier et plus violent effort, l’animal s’élança de tout son poids, avec un hurlement féroce. Il y eut autour de son cou un imperceptible craquement. C’était le collier qui cédait.
Le temps d’un éclair, Kazan était dans la tente, à la gorge de Mac Cready. La première étreinte de sa puissante mâchoire était la mort. Il y eut un râle étouffé, suivi d’un atroce sanglot, et Mac Cready s’effondra sur ses genoux, puis sur son dos. Et plus profondément encore, ivre du sang chaud qui lui coulait de la bouche, Kazan enfonça ses crocs dans la gorge de son ennemi.
Il entendit sa maîtresse qui l’appelait. Tirant sur son cou touffu, elle s’efforçait de lui faire lâcher prise. Il fut long à obéir, puis se décida à écarter ses mâchoires. Alors Isabelle se pencha vers l’homme, le regarda, puis se couvrit la face avec ses mains.
Elle se recula ensuite jusqu’à son lit et s’y affala sur les couvertures. Elle aussi ne bougeait plus. Inquiet, Kazan alla vers elle. Il flaira son visage et ses mains, qui étaient froids, et y promena tendrement son museau. Elle ne remuait toujours pas. Ses yeux étaient clos.
Sans perdre de vue le cadavre de Mac Cready et prêt à réitérer, si c’était nécessaire, Kazan s’assit tout contre le lit. Pourquoi, se demandait-il, la jeune femme était-elle immobile ainsi ? Elle s’agita enfin ses yeux s’ouvrirent et sa main le toucha.
Dehors, des pas firent craquer la neige. Le chien-loup courut vers la porte de la tente. A la lueur du feu, il vit Thorpe qui s’avançait dans la nuit, à pas lents, appuyé sur un bâton, titubant de faiblesse et le visage rouge de sang.
A l’aspect du bâton, Kazan eut un frémissement d’effroi. Qu’allait dire le maître, en s’apercevant qu’il avait fait du mal à Mac Cready ? Sans doute il serait battu à nouveau, et terriblement.
Rapidement, il s’esquiva dans l’ombre et gagna les sapins. Là, il se retourna et une sourde plainte, de douleur et d’amour, monta et mourut dans sa gorge. Depuis ce qu’il avait fait, toujours, désormais, il serait battu, battu sans trêve. Et, pour le punir, même elle le battrait. S’il demeurait ici plus longtemps, ils courraient après lui et, après l’avoir rattrapé, le battraient.
Loin du feu, le chien-loup détourna la tête vers les profondeurs de la forêt. Il n’y avait, dans ces ténèbres, ni gourdin, ni bâton, ni cuisantes lanières. Jamais on ne l’y retrouverait.