Plus prompt que le raisonnement humain, l’instinct avait joué chez Kazan. En moins d’une seconde, faisant volte-face, il fit claquer ses dents vers Louve Grise, si férocement que celle-ci en recula, avec un glapissement d’effroi. Puis, tandis que l’homme, à demi-renversé, vacillait avec son fusil, Kazan, lui passant sous le nez, se rua contre ce qui restait de la bande des loups. Plus sauvagement encore qu’il n’avait lutté tout à l’heure contre les chiens, il combattait à présent, à côté d’eux, ses crocs taillant et coupant comme des couteaux. Et l’homme chancelant, tout couvert de sang, s’émerveillait de ce qui advenait. Louve Grise elle-même s’était rangée au côté de Kazan, en bonne compagne, et, quoique sans comprendre, faisait face aux hurlements ennemis, donnant de la gueule de son mieux.
Lorsque la bataille fut terminée, Kazan et Louve Grise étaient seuls sur la plaine neigeuse. Le traîneau avait disparu.
Kazan et Louve Grise étaient blessés, et lui plus gravement qu’elle. Il était tout saignant et déchiré. Une de ses pattes était profondément entaillée. A la lisière d’un bois, un feu brillait. Il vit ce feu et un impérieux désir le saisit de ramper vers lui, de sentir sur sa tête passer la caresse de la main de la femme qu’il savait là, comme il avait jadis senti l’autre main. Vers cette caresse il serait allé, en tâchant de décider Louve Grise à le suivre. Mais, près de la femme, il y avait un homme. Il se prit à gémir.
Il sentait qu’il était désormais un paria dans le monde. Il avait combattu contre ses frères sauvages, qui jamais plus désormais ne viendraient à son appel, quand il pousserait vers le ciel son hurlement. Ce ciel, la lune et les étoiles, et les vastes plaines neigeuses étaient contre lui maintenant. Et vers l’homme il n’osait pas non plus retourner.
Avec Louve Grise il se dirigea vers le bois, loin du feu brillant. Si mal en point était-il qu’à peine l’eut-il atteint, il dut se coucher sur le sol. Les relents du campement arrivaient cependant jusqu’à lui et Louve Grise, se serrant câlinement contre son corps, s’efforçait de calmer, de sa tendre langue, ses blessures saignantes, tandis que, soulevant sa tête, il gémissait doucement aux étoiles.
VII
KAZAN RETROUVE LA CARESSE DE JEANNE
A la lisière du petit bois de cèdres et de sapins, Pierre Radisson, le vieux trappeur, après avoir dressé la tente, chargeait son feu. Il saignait par une douzaine de blessures, morsures dans sa chair des crocs des loups, et il lui semblait que se rouvrait dans sa poitrine une autre plaie ancienne, dont lui seul connaissait toute la terrible gravité.
L’une après l’autre, il traînait les bûches qu’il avait coupées et les amoncelait sur celles qui brûlaient déjà, tandis que la flamme montait à travers les minces brindilles qui y attenaient encore. Puis il fit, avec d’autres bûches, une provision de bois pour la nuit.
Du traîneau, sur lequel elle était restée, Jeanne suivait du regard les mouvements de son père, les yeux encore dilatés d’effroi, et toute tremblante. Sur sa poitrine elle pressait toujours son bébé, et ses longs cheveux noirs luisaient aux reflets du feu. Son visage était si jeune, si ingénu, qu’à peine aurait-on pu croire qu’elle était mère.
Lorsque le vieux Pierre eut lancé sur le foyer sa dernière brassée de bois, il se retourna vers Jeanne, haletant, et se mit à rire.