Kazan était demeuré vigilant et les oreilles raides, les yeux emplis d’anxiété. Il n’avait pas aimé que Pierre pénétrât sous la toile. Car, plus que jamais, la mort mystérieuse semblait voltiger autour de cet homme.
Trois fois, au cours de la nuit, il entendit Louve Grise réitérer ses appels, et il ne put se défendre de lui répondre. Comme la veille elle revint, à l’aube, jusqu’auprès du campement. Elle était dans le vent et Kazan flaira son odeur. Il tira sur son attache et pleura, espérant que sa compagne aurait pitié de lui et viendrait se coucher à son côté. Mais, à ce moment, Radisson ayant remué dans la tente et fait du bruit, Louve Grise, qui était prête à se risquer, prit la fuite.
Plus émaciée était, ce matin-là, la figure de l’homme, et plus sanguinolents étaient ses yeux. La toux était devenue moins violente. C’était comme un sifflement intérieur, qui indiquait une désagrégation de l’organisme. Et, à tous moments, Pierre portait les mains à sa poitrine.
Lorsque Jeanne aperçut son père, dans le petit jour, elle pâlit. L’inquiétude, en ses yeux, fit place à l’effroi. Elle jeta ses bras autour du cou de Pierre, qui se prit à rire et toussa plus fort, afin de prouver que le coffre était encore bon.
— Je suis en voie de guérison, dit-il, tu le vois bien. C’est un rhume qui s’en va. Mais tout rhume, ma chère laisse après lui, tu le sais comme moi, une grande faiblesse et les yeux rouges.
La journée qui suivit fut froide et morne, presque sans clarté. Pierre et Kazan remorquèrent à eux deux le traîneau, et Jeanne, à pied, marchait derrière, sur la piste tracée. Kazan tirait sans trêve, de toutes ses forces, et pas une fois l’homme ne le frappa du fouet. Mais, de temps à autre, il lui passait amicalement sa mitaine sur la tête et sur le dos. Le temps s’assombrissait de plus en plus et sur la cime des arbres on entendait passer un faible mugissement, qui annonçait la tempête prochaine.
Les ténèbres et l’approche imminente de la tourmente n’incitèrent point Pierre Radisson à s’arrêter et à camper.
— Il faut à tout prix, se disait-il à lui-même, atteindre le fleuve, oui, à tout prix…
Il pressa Kazan, pour un énergique effort, tandis que lui-même sentait, sous le harnais, ses forces décroître.
Le « blizzard[14] » avait commencé, lorsque, à midi, Pierre fit halte pour établir un feu et que chacun s’y réchauffât.