Presque tout le jour il dormait, avec Louve Grise couchée près de lui, à plat ventre, les pattes étendues, les narines sans cesse alertées de l’odeur de l’homme, qui était proche.
Elle ne cessait de fixer Kazan avec anxiété, tandis qu’il dormait et rêvait. Elle grognait, en découvrant ses crocs, et ses propres poils se hérissaient, lorsqu’elle voyait ceux de son compagnon se dresser sur son échine. Parfois aussi, une simple contraction des muscles des pattes et un plissement du museau indiquaient seuls qu’il était sous l’effet du rêve.
Alors il arrivait souvent que, répondant à la pensée du chien-loup, une voix s’élevait et venait jusqu’au Sun Rock, tandis que sur le seuil de sa cabane une jeune femme aux yeux bleus apparaissait.
— Kazan ! Kazan ! Kazan ! disait la voix.
Louve Grise dressait ses oreilles, tandis que Kazan s’éveillait et, l’instant d’après, se mettait sur ses pattes. Il bondissait vers la pointe la plus haute du rocher et se prenait à gémir, tandis que la voix renouvelait son appel. Louve Grise, qui l’avait doucement suivi, posait son museau sur son épaule. Elle savait ce que signifiait cet appel et, plus encore que le bruit et l’odeur de l’homme, elle le redoutait.
Depuis qu’elle avait abandonné la horde de ses frères et vivait avec Kazan, la Voix était devenue la pire ennemie de Louve Grise et elle la haïssait. Car elle lui prenait Kazan et, partout où la Voix était, il allait aussi. Chaque fois qu’il lui plaisait, elle lui volait son compagnon, qui la laissait seule rôder, toute la nuit, sous la lune et sous les étoiles. Quand ainsi la Voix la faisait veuve, elle restait fidèle cependant et, sans répondre aux cris d’appel de ses frères sauvages, attendait le retour de Kazan. Parfois, lorsque Kazan prêtait l’oreille à la Voix, elle le mordillait légèrement, pour lui témoigner son déplaisir, et grognait vers la Voix.
Or, ce jour-là, comme la Voix retentissait pour la troisième fois, Louve Grise, au lieu de s’attacher à Kazan et de tenter de le retenir, lui tourna soudain le dos et se tapit au fond de sa tanière.
Elle s’y coucha, et Kazan ne vit plus, dans l’obscurité, que ses deux yeux qui flamboyaient, farouches.
Il grimpa vers la pointe extrême du Sun Rock, par la piste étroite, usée sous ses griffes, et demeura indécis. Depuis la veille, un certain trouble, qu’il ne pouvait s’expliquer, était en lui. Il y avait du nouveau qui rôdait sur le Sun Rock. Il ne le voyait point, mais le sentait.
Il redescendit vers Louve Grise et passa sa tête à l’entrée de la tanière. Il fut accueilli, non par la plainte caressante coutumière, mais par un grondement menaçant, qui fit retrousser sur ses crocs les lèvres de la louve.