Tous les animaux du Wild, tout ce qui y possédait vie, se tapit davantage encore dans ses refuges. Les bêtes à fourrures étaient celles qui avaient le moins à redouter de la violence et de la durée de ce cataclysme atmosphérique. Car au fond de leurs tanières elles entassent précautionneusement des vivres, durant la belle saison.
Les loups et les renards étaient blottis sous les arbres renversés ou dans les antres des rochers. Les choses ailées s’abritaient tant bien que mal dans les ramures de sapins ou se creusaient de petits silos dans les dunes de neige, du côté opposé au vent. Les hiboux, qui sont tout en plumes, de tous les oiseaux étaient ceux qui souffraient le moins du froid.
Mais c’était pour les grosses bêtes à cornes et à sabots que l’ouragan du Nord était le plus calamiteux.
Le renne, le caribou et l’élan ne pouvaient, étant donné leur taille, se glisser aux fentes des rochers. Le mieux qu’ils pussent faire, quand ils étaient surpris en rase plaine, était de se coucher sous le vent de quelque dune neigeuse, et de se laisser couvrir entièrement par les blancs flocons et par leur carapace protectrice.
Mais encore ne pouvaient-ils demeurer longtemps dans l’abri de cet ensevelissement volontaire. Car il leur fallait manger. Dix-huit heures durant, sur vingt-quatre, les mâchoires de l’élan doivent fonctionner, pendant l’hiver, pour qu’il ne meure point de faim. Son vaste estomac exige la quantité et doit engloutir sans trêve ; c’est deux ou trois boisseaux de nourriture journalière qu’il lui faut. Et le travail est long de grignoter au faîte des buissons, un pareil cube de brindilles et de pousses encore tendres. Le caribou exige presque autant. Le renne est, des trois, le moins difficile à satisfaire.
Trois jours et trois nuits durant, l’ouragan fit rage. Pendant la troisième nuit, le vent s’accompagna d’une grosse neige drue, qui recouvrit le sol d’une épaisseur de deux pieds et s’amoncela en énormes dunes. C’était ce que les Indiens appellent « la neige lourde », c’est-à-dire la neige qui, sur la création, s’étend comme une chape de plomb, et sous laquelle lapins et menues bestioles suffoquent par milliers.
Le quatrième jour, Kazan et Louve Grise se risquèrent à sortir de leur gîte. Le vent avait cessé et la neige ne tombait plus. Un blanc linceul, immense, infini, recouvrait le monde entier du Northland. Le froid était toujours intense.
Comme la Mort Rouge avait accompli ses ravages sur les hommes, les jours de famine, qui allaient les décimer, étaient maintenant arrivés pour les bêtes sauvages.
XV
LA PISTE DE LA FAIM
Il y avait cent quarante heures que Kazan et Louve Grise n’avaient pas mangé. Ce jeûne prolongé se traduisait chez la louve par un malaise croissant et une douleur aiguë de l’estomac. Pour Kazan, c’était l’inanition presque complète. Leurs côtes, à tous deux, saillaient de leurs flancs creusés, et leur arrière-train s’était comme rétréci. Les yeux de Kazan étaient injectés de sang et ils clignotaient, dans la fente étroite des paupières lorsqu’il regardait la lumière.