Kazan et la louve aveugle reprirent prudemment leur cercle, qu’ils rétrécirent peu à peu, de façon à se rapprocher insensiblement de leur victime. Quand ils furent tout près de lui, le gros taureau eut un dernier et vain sursaut. Il retomba.
Louve Grise, s’asseyant sur son derrière, jeta dans la solitude gelée, où sévissait la famine, un cri triomphal et lugubre.
Pour elle et pour Kazan, les jours de la faim étaient terminés.
XVI
VERS LA CURÉE
Après la mort de l’élan, qui survenait juste à point pour que le chien-loup ne succombât point de froid et de faim, Kazan, épuisé, s’était couché sur la neige sanglante. Il n’avait même pas la force de faire fonctionner ses mâchoires.
Louve Grise, avec l’endurance supérieure de sa race, s’était ruée au contraire sur l’énorme cadavre et avait commencé à mordre férocement dans la peau épaisse du cou, afin de mettre à nu la viande chaude.
Cela fait, elle ne mangea pas, mais courut vers Kazan et gémit doucement près de lui, en le flairant du museau et en le poussant de l’épaule. Il se leva et elle l’amena vers la chair vive, où tous deux, alors, festoyèrent longuement.
Pas avant que la dernière et pâle lueur du jour du Nord ne se fût lentement évanouie dans la nuit, ils ne quittèrent leur proie. Ils étaient gavés jusqu’à la gueule et leurs côtes creuses s’étaient à nouveau rebondies.
Le vent avait faibli. Quelques nuages qui, durant la journée, avaient flotté dans le ciel s’étaient dissipés et le clair de lune illuminait la nuit. A sa calme lumière vint s’ajouter bientôt celle, toute frémissante, de l’aurore boréale, qui se déployait au ciel, dans la direction du Pôle. Son sifflement monotone, pareil au crissement d’acier des patins de traîneau sur la neige gelée, parvint faiblement aux oreilles de Kazan et à celles de Louve Grise assoupis.
A la première perception de ce bruit mystérieux des cieux arctiques, ils cessèrent de dormir et se mirent sur le qui-vive, méfiants et les oreilles alertées.