Une rage et une haine égales animaient le husky géant et le chien-loup. Chacun d’eux, alternativement, avait sa prise sur l’autre. C’était tantôt l’un et tantôt l’autre qui était debout ou roulait par terre. Si prestement se déroulaient les phases du combat que les quatre chiens spectateurs n’y pouvaient rien reconnaître. Dès qu’ils voyaient Kazan ou le husky renversé sur le dos, ils frémissaient du désir de se jeter sur lui, comme c’était l’usage, pour le mettre en pièces. Mais ils hésitaient et renonçaient, apeurés, tellement la décision finale apparaissait incertaine.
Jamais le gros husky n’avait été vaincu, en aucune bataille. De ses ancêtres danois il avait hérité une masse formidable et une mâchoire capable de broyer dans son étreinte la tête d’un chien ordinaire. Mais en Kazan il trouvait à la fois le chien et le loup, leurs divers modes de combat, et ce qu’il y avait de meilleur dans l’une et dans l’autre race. Tous deux, enfin, s’étaient refait des forces sur la chair du vieil élan.
Ils s’étaient mutuellement empoignés, et solidement, Kazan tenant le husky par l’épaule, le husky tenant Kazan par la gorge et y cherchant la veine jugulaire. Puis, ensemble, ils se lâchèrent et se dégagèrent, pour une attaque nouvelle. Les quatre chiens s’avancèrent légèrement, vigilants, l’œil fixe et la gueule ouverte, dans l’attente du dénouement.
Recourant à sa tactique favorite, Kazan se mit à tourner en rond autour de son adversaire, comme il avait fait, avec Louve Grise, autour du vieil élan. Le husky parut tout décontenancé. Il pivotait péniblement sur lui-même, les oreilles rabattues, et boitant sur son épaule brisée.
Toute la prudence de Kazan lui était revenue et, quoiqu’il saignât abondamment, il avait repris sa sagesse et sa maîtrise de lui. Cinq fois il décrivit autour du gros husky son cercle fatal. Puis, soudain, comme part un coup de feu, il s’élança de côté sur son ennemi, de tout son poids, pour le renverser.
Le choc fut si violent que le husky en culbuta, les quatre pattes en l’air. Et déjà les quatre chiens, qui composaient l’impitoyable tribunal de mort, étaient sur lui.
Toute la haine accumulée en eux durant des semaines et des mois, contre le chef arrogant, aux longs crocs, qui les avait tyrannisés sous le harnais, se donna libre cours et, en un clin d’œil, il fut mis en lambeaux.
Kazan vint fièrement se camper aux côtés de Louve Grise, qui l’avait laissé combattre seul. Avec un petit pleurnichement joyeux, elle posa câlinement sa tête sur le cou du triomphateur. C’était la seconde fois que, pour l’amour d’elle, Kazan avait affronté le mortel combat. Deux fois il avait vaincu.
Et son âme — si elle avait une âme — en exulta vers le ciel gris et froid, tandis que, levant ses yeux aveugles vers l’invisible aurore, elle écoutait craquer, sous la dent des quatre chiens, la chair et les os de l’ennemi que son seigneur et maître avait abattu.