— Pourriez-vous au moins m’expliquer la raison de votre silence… de cette marque de défiance ?

— Vous êtes insensé, Kent, répéta-t-elle avec force.

Et elle ajouta d’une voix ferme qui faisait contracte avec son attitude précédente :

— Je me tais, parce que vous ne devez rien savoir encore. Vous êtes bien convaincu, n’est-ce pas, que je ne suis pas coupable. Si nous étions pris, vous ne me laisseriez pas accuser, j’en suis certaine… Et si je veux me laisser accuser, moi ! Si je tiens à vous sauver le coupable ! Si j’ai un motif… un motif sacré pour tenir à lui !… Non, Kent, plus un mot. Vous ne me ferez rien avouer. Dans l’ignorance, vous ne serez pas tenté de commettre quelque folie.

Les premières lueurs de l’aube perçaient l’horizon. Une teinte blafarde se répandait sur la cime des arbres et rasait la surface de l’eau qui présentait, d’espace en espace, des gonflements où le courant devenait plus rapide. Kent y dirigeait le canot pour y trouver une plus grande impulsion. Dans cette vitesse accrue, il éprouvait un mouvement de colère. Contre qui ? Il n’aurait su le dire. Et au ralentissement de l’impulsion, un étrange sentiment de lassitude le prenait.

Plusieurs fois il se pencha sur Marette, qui dans son mutisme tenait la tête inclinée. Il put apercevoir, au jour naissant, le regard fixe et les traits rigides de cette entêtée qui se fermait à lui. Elle eut un brusque mouvement pour s’adosser contre la paroi du canot ; et bientôt elle s’abandonna aux larges balancements imprimés par le fleuve.

Quand il se pencha encore sur elle, il lui vit cette fois un sourire vague. Il lui posa une main sur l’épaule.

— N’est-ce pas que j’ai raison, Kent ? dit-elle d’une voix douce, endormie, intime, qui pénétra le cœur de Kent.

Avec le jour plus vif, une brise âpre courut sur le fleuve.

— Il faut rentrer, Marette. Vous auriez froid.