O’Connor se tut pour écouter autour de lui ; aucun bruit inquiétant ne se fit entendre.

— Jusqu’au moment où éclata l’orage, j’ai cherché à retrouver Mac Trigger : je crois qu’il a dû disparaître dans les bois. La jeune fille m’intriguait. J’ai questionné toutes les femmes du débarcadère, j’ai eu recours au vieux trappeur Mooie. Pas de traces. On ne l’a vue nulle part. Alors une idée renversante m’est venue. Je crois avoir deviné.

O’Connor aperçut dans les yeux de son ami l’éveil de l’intérêt, cette passion de chasseur d’hommes qui les avait animés jadis si souvent et si intensément.

— Kedsty est un célibataire, reprit-il, un vieux garçon qui se préoccupe fort peu des femmes ; mais il aime la vie de famille. Il s’est construit un bungalow un peu à l’écart. Son cuisinier et son domestique chinois sont absents, le bungalow est fermé ou supposé tel. Tu as certainement compris, Jimmy, tu ne serais pas la plus fine mouche de la Division N. Elle est cachée chez Kedsty.

— Pourquoi cachée ? demanda Kent. Elle n’a pas commis de crime ?

O’Connor bourra lentement sa pipe. A la lueur de l’allumette qu’il tenait dans le creux de ses mains, ses traits durs parurent témoigner une certaine incertitude.

— Écoute-moi bien, reprit-il. Je suis retourné aux peupliers après t’avoir quitté. J’ai retrouvé la trace de ses pieds, des pieds d’enfant ; l’empreinte était très nette par endroits, car elle porte des talons hauts comme les talons des Françaises. De la place où elle nous a rencontrés, j’ai suivi sa piste jusqu’à la lisière du bois de sapins. Mais impossible de rejoindre le bungalow de Kedsty sans être vue par ce chemin ! Et comment s’y serait-elle rendue avec des souliers comme la moitié de ma main et des talons hauts de deux pouces ? Je me suis demandé pourquoi elle ne portait pas de chaussures de campagne ou des mocassins.

— Parce qu’elle vient du Sud et non du Nord, d’Edmonton peut-être, suggéra Kent.

— Évidemment, Kedsty ne s’attendait pas à la voir tout à coup ; et c’est ce qui m’égare. Mais il n’est pas douteux qu’en la voyant, il est devenu aussitôt un autre homme. S’il lui suffisait maintenant de lever le petit doigt pour te sauver, il ne le ferait pas, sois-en sûr. Il lui fallait un prétexte pour libérer Mac Trigger. Tu le lui as fourni ; et il s’en est emparé sous la menace qu’elle lui a faite, d’un simple regard, mon cher. C’est donc qu’il s’était déjà passé quelque chose entre eux. Le constable Doyle m’affirme qu’il est resté enfermé dans son bureau avec Trigger plus d’une demi-heure. Toute cette affaire est extrêmement louche. Et cette mission au Fort-Simpson qui ne rime à rien !

Kent eut une crise de toux qui lui coupa la respiration et l’obligea à s’appuyer sur ses coussins, les traits crispés.