C’est ainsi que, durant près d’un siècle et demi, de grands navires, filant à toute vitesse avec leurs équipages bruyants, descendaient le fleuve vers l’océan Arctique, tandis que de légères embarcations, emmenant des équipages non moins tapageurs, remontaient vers la civilisation le cours du fleuve Athabasca. Le cours supérieur de ce fleuve géant se perd dans les montagnes de la Colombie britannique, et l’on sait que les explorateurs Baptiste et Mac Leod moururent en voulant essayer de découvrir sa source. Après avoir passé le Landing, il s’en va lentement et majestueusement tout droit vers la mer Polaire. C’est sur l’Athabasca que s’engagent les flottes fluviales. Pour Pierre, Henri et Jacques, jusqu’à l’autre monde.
Où finit l’Athabasca commence l’Esclave qui se jette dans le grand lac de l’Esclave et, de la bande étroite de ce lac, le Mackenzie poursuit sa route jusqu’à la mer sur une distance de plus de mille kilomètres.
Sur cette longue piste d’eau, on voit et on entend beaucoup de choses. C’est la vie. C’est l’aventure. C’est le mystère, le romanesque et le hasard. Ces histoires sont si nombreuses qu’elles ne pourraient être contenues dans une bibliothèque. Elles sont écrites sur le visage des hommes et des femmes. Elles sont enfouies dans des tombes si vieilles que les arbres de la forêt ont poussé dessus. Épopées tragiques, contes d’amour, drames de la lutte pour la vie. Et plus on avance vers le nord, plus variées sont ces histoires.
Car le monde est inconstant, les climats aussi, et de même les races des hommes. Au Landing, au mois de juillet, il y a dix-sept heures de jour ; à Fort-Chippewyan, on en compte dix-huit ; à Fort-Résolution, Fort-Simpson et Fort-Providence, dix-neuf ; au Grand-Ours, vingt et une et à Fort-Mac-Pherson, tout près de la mer Polaire, de vingt et une à vingt-trois. Et en décembre, il y a autant d’heures d’obscurité.
Avec la lumière et les ténèbres, les hommes, les femmes et la vie changent. Mais Pierre, Henri et Jacques s’habituent à ces changements ; ils restent toujours les mêmes, chantant leurs anciennes romances, gardant au fond d’eux-mêmes les mêmes amours, caressant les mêmes rêves et adorant les mêmes dieux. Ils affrontent des milliers de périls et leurs yeux brillent toujours d’amour pour l’aventure.
Le tonnerre des cataractes et les grondements de l’orage ne les effrayent pas. Ils ne craignent pas la mort. Ils la saisissent à bras le corps, luttent joyeusement avec elle et sont fiers de l’avoir vaincue. Leur sang rouge est riche ; leur cœur est grand. Leur âme s’exalte vers le ciel. Cependant ils sont naïfs comme des enfants, et n’ont peur que des mêmes choses que redoutent les enfants. Dans leurs veines coule souvent un sang royal, car beaucoup de princes, de fils de princes et de nobles Français furent les premiers gentilshommes aventuriers qui vinrent avec des manchettes aux poignets et la rapière au côté, il y a de cela deux cent cinquante ans, pour chercher des fourrures qui valaient plusieurs fois leur pesant d’or. C’est de ceux-là que descendent la plupart des Pierre, Henri et Jacques avec leurs Marie, Jeanne et Jacqueline.
Leurs voix répètent beaucoup d’histoires. Parfois, elles les chuchotent doucement comme des brises ; car il y a des faits sinistres et étranges qui doivent être prononcés à voix basse.
Ces histoires ne noircissent pas les pages de livres. Les arbres les écoutent auprès des feux des camps, à la veillée. Les amoureux les racontent quand brille le soleil. Quelques-unes sont chantées. D’autres, glorieuses épopées du Wild, ont été transmises d’une génération à l’autre. Et chaque année on entend de nouvelles histoires de bouche en bouche, d’une case à l’autre, des confins méridionaux du Mackenzie jusqu’à l’extrême bord du monde au port d’Athabasca. Car les Trois Fleuves engendrent toujours du romanesque, de la tragédie et de l’aventure.
On se souviendra toujours de l’histoire de Follette et de Ladouceur, qui firent le pari insensé de nager à la Chute de la Mort, au péril de leur vie, pour l’amour d’une jeune fille qui les attendait au bas. Jamais on n’oubliera non plus Campbell O’Doone, le géant à la tête rouge du Fort-Résolution, qui lutta contre toute une brigade pour fuir avec la fille d’un capitaine de petit bateau.
Et la brigade aimait O’Doone, bien que battue par lui, car ces vigoureux hommes du Nord estiment le courage et l’audace.