« Quel superbe menteur ! » lui avait-elle dit. Il avait insisté pour s’accuser ; elle insista pour nier. Est-ce que les meurtriers portent sur leur visage la trace de leurs crimes ? La plupart peut-être, mais pas tous. Certains des criminels les plus endurcis qu’il avait conduits de la région inférieure du fleuve, étaient des hommes avec lesquels on pouvait sympathiser. Cet Horrigan, par exemple, qu’il amena pour être pendu, et qui, pendant les sept longues semaines du voyage, ne cessa de plaisanter. « En l’écoutant, comme moi, Marette, vous auriez ri. » Et Mac Cab, la Bête Noire, quel aimable compagnon, malgré son casier judiciaire plus que chargé ! « Si nous avions été ensemble, Marette, il vous aurait charmée. De même Le Beau, le gentilhomme voleur du Wild, et une demi-douzaine d’autres qui m’ont donné pas mal de fil à retordre, les gaillards, pour les capturer. Mais je les ai eus tout de même, car j’ai bonne poigne, Marette, et on m’échappe difficilement. Je puis vous dire qu’ils sont morts en braves, oui, d’une façon très crâne, tandis que moi je vais claquer bêtement d’une rupture d’anévrisme. C’est assez triste ; mais grâce à vous, ma toute belle, je ne suis pas triste. Oh ! j’aurais bien su tout seul conserver le sourire. Mais comme j’aurais préféré rire avec vous par le chemin que vous vouliez me montrer ! »

A ce moment, il vit entrer Mercer, portant son déjeuner.

La physionomie de Mercer l’avait toujours amusé. Le jeune Anglais à figure rose, frais émoulu de la vieille Europe, ne pouvait dissimuler son impression quand il entrait dans la chambre de Kent. On lisait sur sa figure son trouble à l’idée de se trouver en présence d’un gibier de potence. Il était, comme il l’avait confié à Cardigan, « extraordinairement émotif ». Nourrir et laver un homme qui allait inévitablement mourir le remplissait d’un émoi singulier qu’il ne pouvait déguiser. Il lui semblait soigner un cadavre vivant.

Kent en était arrivé à le considérer plus ou moins comme un baromètre qui lui livrait les secrets du docteur Cardigan. Il n’avait jamais fait part au docteur de cette découverte qui l’amusait en son for intérieur.

Ce matin-là, tandis qu’il trouvait les joues de Mercer moins roses qu’à l’ordinaire et ses yeux pâles moins incolores, le jeune Anglais était en train de saupoudrer les œufs avec du sucre au lieu de sel.

Kent se mit à rire en l’arrêtant :

— Tu pourras sucrer mes œufs quand je serai mort, Mercer, dit-il. Mais tant que je suis en vie, je tiens à ce que tu leur mettes du sel. Sais-tu, mon vieux, que tu as une bien mauvaise mine ce matin ? Est-ce que ce serait, par hasard, mon dernier déjeuner ?

— Je ne le souhaite pas, Monsieur ; je ne le souhaite pas, répliqua vivement Mercer. Au contraire, je désire que vous viviez, Monsieur.

— Mercer, mon ami, si tu as pu travailler comme valet de chambre, pour l’amour de Dieu, tâche de l’oublier maintenant ! s’écria Kent, impatienté de ce ton. Je veux que tu me dises net ce qui en est. Combien de temps me reste-t-il encore à vivre ?

Mercer tressaillit, et son rose pâlit un peu plus.