— C’est ma manière de voir, Père. Il y a simplement un hier, un aujourd’hui et un demain de plus dans la plus longue des existences. Contempler un passé de soixante-dix ans ne diffère pas beaucoup de regarder en arrière de trente-six… Croyez-vous qu’on relâchera Sandy Mac Trigger après ce que je viens de dire ?

— Évidemment. Vos déclarations ont été acceptées comme une confession de mourant.

Après quelques secondes de silence, le petit missionnaire reprit d’une voix un peu émue :

— Il y a certaines choses, mon enfant, dont on ne peut guère se dispenser de parler. Ne croyez-vous pas ?

— Vous voulez dire…

— Votre famille, d’abord. Je me rappelle que vous m’avez dit n’en plus avoir. Mais sûrement vous laissez un être quelque part ?

— Non, Père, dit Kent en secouant la tête. Depuis dix ans ces forêts là-bas ont été père, mère et foyer pour moi.

— Mais vous devez avoir des affaires personnelles que vous voudriez peut-être me confier ?

La figure de Kent s’éclaira ; et une fugitive lueur de gaîté brilla dans ses yeux.

— C’est comique, dit-il en ricanant. Puisque vous m’y faites songer, Père, je suis tout disposé à dicter mon testament. J’ai acheté quelques petits lopins de terre ici. Grâce à la proximité du chemin de fer, leur valeur s’est accrue. Je les ai payés sept à huit cents dollars ; ils en valent dix mille à présent. Je désire que vous les vendiez au profit de vos œuvres. N’oubliez pas les Indiens, surtout. Ils ont été bons frères pour moi. Ma signature sera vite donnée.