«Oui, dit-il, nous nous séparons; mais nous vous suivrons bientôt, c'est-à-dire Harville, si vous êtes prêt, je le suis dans une minute; je sais que vous ne serez pas fâché d'être dehors.»
Wenvorth, ayant cacheté rapidement sa lettre, semblait pressé de partir. Anna n'y comprenait rien. Harville lui dit un amical adieu; mais de Wenvorth elle n'eut pas un mot, pas un regard, quand il sortit.
Elle n'avait eu que le temps de s'approcher de la table, quand la porte s'ouvrit, et qu'il rentra. Il s'excusa, disant qu'il avait oublié ses gants; il s'approcha de la table, et, tirant une lettre de dessous les autres papiers, la mit sous les yeux d'Anna en la regardant d'un air suppliant, puis il sortit avant que Mme Musgrove eût le temps de voir s'il était entré.
Anna fut agitée au delà de toute expression. La lettre, dont l'adresse «Miss A. E.» était à peine lisible, était celle qu'il avait pliée si rapidement. On croyait qu'il écrivait à Benwick, et c'était à elle! La vie d'Anna dépendait du contenu de cette lettre! Mais tout était préférable à l'attente. Mme Musgrove était occupée ailleurs, et Anna put, sans être aperçue, lire ce qui suit:
«Je ne puis me taire plus longtemps. Il faut que je vous écrive. Vous me percez le cœur! Ne me dites pas qu'il est trop tard! que ces précieux sentiments sont perdus pour toujours. Je m'offre à vous avec un cœur qui vous appartient encore plus que lorsque vous l'avez brisé il y a huit ans. Ne dites pas que l'homme oublie plus tôt que la femme, que son amour meurt plus vite. Je n'ai jamais aimé que vous. Je puis avoir été injuste, j'ai été faible et vindicatif, mais jamais inconstant. C'est pour vous seule que je suis venu à Bath, c'est à vous seule que je pense; ne l'avez-vous pas vu? N'auriez-vous pas compris mes désirs? Je n'aurais pas attendu depuis dix jours, si j'avais connu vos sentiments comme je crois que vous avez deviné les miens. Je puis à peine écrire. J'entends des mots qui m'accablent. Vous baissez la voix, mais j'entends les sons de cette voix qui sont perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite créature! vous nous rendez justice, en vérité, en croyant les hommes capables de constance. Croyez à ce sentiment inaltérable chez
F. W.
»Il faut que je parte, incertain de mon sort: mais je reviendrai ici, ou j'irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je dois entrer ce soir ou jamais chez votre père.»
Après cette lecture, Anna fut longtemps à se remettre. Chaque instant augmentait son agitation: elle était comme écrasée de bonheur et avant qu'elle pût sortir de cet état violent, Charles, Marie et Henriette rentrèrent.
Elle s'efforça d'être calme, mais elle ne comprit pas un mot de ce qu'on disait. Elle fut obligée de s'excuser et de dire qu'elle était souffrante. On remarqua alors qu'elle était très pâle, qu'elle paraissait agitée et préoccupée, et l'on ne voulut pas sortir sans elle. Cela était cruel!... Si seulement on était parti, lui laissant la tranquille possession de cette chambre! mais voir tout le monde autour d'elle lui donnait le vertige et la désespérait. Elle dit qu'elle voulait retourner chez elle.