Une minute après, Charles était au bout de la rue, et Wenvorth et Anna se dirigeaient vers la promenade tranquille, pour causer librement pendant cette heure bénie, qu'ils se rappelleraient toujours avec bonheur. Là ils échangèrent de nouveau ces sentiments et ces promesses qui avaient déjà une fois engagé leur avenir et qui avaient été suivis de longues années de séparation et d'indifférence. Ils se rappelèrent le passé, plus parfaitement heureux qu'ils ne l'avaient jamais été, plus tendres, plus éprouvés, plus certains de la fidélité et de l'attachement l'un de l'autre; plus disposés à agir, et plus justifiés en le faisant. Ils montaient lentement la pente douce, ne voyant rien autour d'eux, ni les passants qui les coudoyaient. Ils s'expliquaient et se racontaient, sans se lasser jamais, les journées précédentes. C'était bien la jalousie qui avait dirigé toute la conduite de Wenvorth; mais il n'avait jamais aimé qu'elle. Il avait voulu l'oublier, et croyait y avoir réussi. Il s'était cru indifférent, tandis qu'il n'était qu'irrité; il avait été injuste pour les qualités d'Anna, parce qu'il en avait souffert. Maintenant elle était pour lui la perfection absolue, mais il reconnaissait qu'à Uppercross seulement il avait appris à lui rendre justice, et qu'à Lyme seulement il avait commencé à se connaître lui-même. L'admiration de M. Elliot pour Anna avait réveillé son affection, et les incidents du Cobb et la suite avaient établi la supériorité d'Anna.

Il avait fait des efforts inutiles pour s'attacher à Louisa, sans se douter qu'une autre femme avait déjà pris possession de son cœur. Il avait appris alors à distinguer la fermeté de principes, de l'entêtement et de l'amour-propre; un esprit résolu et équilibré, d'un esprit téméraire. Tout contribuait à élever dans son estime la femme qu'il avait perdue; et il commençait à déplorer l'orgueil et la folie qui l'avaient empêché de la regagner quand elle était sur sa route.

Dès lors sa punition avait commencé. A peine délivré du remords et de l'horreur causés par l'accident de Lyme, il s'était aperçu qu'il n'était plus libre.

«Je découvris, dit-il, que Harville me considérait comme engagé avec Louisa. L'honneur me commandait de l'épouser, puisque j'avais été imprudent. Je n'avais pas le droit d'essayer si je pourrais m'attacher à une de ces jeunes filles, au risque de faire naître des bruits fâcheux. J'avais péché, j'en devais subir les conséquences. Je me décidai à quitter Lyme, j'aurais voulu affaiblir par tous les moyens possibles les sentiments que j'avais pu inspirer. J'allai chez mon frère, il me parla de vous, il me demanda si vous étiez changée. Il ne soupçonnait guère qu'à mes yeux vous ne pouviez jamais changer.»

Anna sourit, car il est bien doux à vingt-huit ans de s'entendre dire qu'on n'a perdu aucun des charmes de la jeunesse. Elle comparait cet hommage avec d'autres paroles qu'il avait dites, et le savourait délicieusement.

Il en était là, déplorant son aveuglement et son orgueil, quand l'étonnante et heureuse nouvelle du mariage de Louisa lui rendit sa liberté.

«Ce fut la fin de mes plus grands tourments, car dès lors la route du bonheur m'était ouverte; mais attendre dans l'inaction eût été trop terrible. J'allai à Bath. Me pardonnez-vous d'y être arrivé avec un peu d'espoir? Je savais que vous aviez refusé un homme plus riche que moi; mais vous voir entourée de personnes malveillantes à mon égard; voir votre cousin causant et souriant, et savoir que tous ceux qui avaient quelque influence sur vous désiraient ce mariage, quand même vous auriez de l'indifférence ou de la répulsion, n'était-ce pas assez pour me rendre fou?

—Il fallait ne pas me soupçonner, dit Anna, le cas était si différent. Si j'ai eu tort en cédant autrefois à la persuasion, souvenez-vous qu'elle était exercée pour mon bien, je cédais au devoir. Mais ici on ne pouvait invoquer aucun devoir pour me faire épouser un homme qui m'était indifférent.

—Je ne pouvais pas raisonner ainsi. J'étais la proie de ces vieux sentiments dont j'avais tant souffert. Je me souvenais seulement que vous m'aviez abandonné croyant aux autres plutôt qu'à moi, et qu'enfin vous étiez encore avec la même personne qui vous avait guidée, dans cette année de malheur.

—J'aurais cru, dit Anna, que ma manière d'être pouvait vous épargner tout ce chagrin?