Elle dut se raisonner beaucoup, et fut longtemps avant de pouvoir supporter ce sujet continuel de conversation. Elle y fut aidée par la parfaite indifférence des trois seules personnes de son entourage qui avaient le secret du passé, et qui semblaient l'avoir oublié; le frère de Wenvorth avait connu, il est vrai, leur liaison, mais il avait depuis longtemps quitté le pays; c'était en outre un homme très sensé et un célibataire. Elle était sûre de sa discrétion.
Mme Croft, sœur de Wenvorth, était alors hors d'Angleterre avec son mari; Marie, sœur d'Anna, était en pension; et les uns par orgueil, les autres par délicatesse ne l'avaient pas initiée au secret.
Anna espérait donc que l'arrivée des Croft ne lui amènerait aucune mortification.
[CHAPITRE V]
Le jour fixé pour la visite de l'amiral et de sa femme à Kellynch, Anna crut devoir aller se promener, puis elle regretta de les avoir manqués.
Mme Croft et Élisabeth se plurent réciproquement, et l'affaire qu'elles désiraient toutes deux fut bientôt conclue. L'amiral était si gai, si ouvert, son caractère était si généreux et si confiant, que Sir Walter fut influencé favorablement. Il lui fit un accueil d'autant plus poli, qu'il savait par M. Shepherd que l'amiral le considérait comme un modèle de bonnes manières.
La maison, l'ameublement, les parterres, les conditions du bail, tout fut trouvé bien, et les clercs de M. Shepherd se mirent à l'œuvre sans changer un mot aux arrangements préliminaires.
Sir Walter déclara sans hésiter que l'amiral était le plus beau marin qu'il eût encore vu, et alla jusqu'à dire que, s'il se faisait coiffer par son valet de chambre, il ne craindrait point d'être vu en sa compagnie.
L'amiral, avec une cordialité sympathique, dit en sortant à sa femme: