Anna sentait si vivement le danger, qu'elle ne put s'empêcher de le faire voir à sa sœur. Elle avait peu d'espoir d'être écoutée, mais elle pensait qu'Élisabeth serait plus à plaindre qu'elle-même, si une pareille chose arrivait, et qu'elle pourrait lui reprocher de ne l'avoir pas avertie.

Elle parla, et Élisabeth parut offensée; elle ne pouvait concevoir comment un aussi absurde soupçon était venu à sa sœur. Elle répondit avec indignation que son père et Mme Clay savaient parfaitement se tenir à leur place.

«Mme Clay, dit-elle avec chaleur, n'oublie jamais qui elle est. Je connais mieux que vous ses sentiments, et je vous assure qu'en fait de mariage, ils sont particulièrement délicats. Elle réprouve plus fortement que personne toute inégalité de condition et de rang.

»Quant à mon père, je n'aurais jamais cru qu'il pût être soupçonné, lui qui ne s'est pas remarié à cause de nous. Si Mme Clay était une très belle personne, je reconnais que sa présence ici serait dangereuse, non pas que rien au monde puisse engager mon père à faire un mariage dégradant; mais parce qu'il pourrait éprouver un sentiment qui le rendrait malheureux. Je crois que la pauvre Mme Clay, qui, malgré tous ses mérites, n'a jamais passé pour jolie, peut rester ici en toute sûreté. On croirait que vous n'avez jamais entendu mon père parler de ses imperfections, et vous l'avez entendu vingt fois. Ces dents, et ces marques de petite vérole! Je suis moins dégoûtée que lui, et j'ai connu une personne qui n'en était pas défigurée. Mais il en a horreur, vous le savez.

—Il n'y a presque point de défaut physique, dit Anna, que des manières agréables ne puissent faire oublier.

—Je pense très différemment, dit Élisabeth d'un ton sec. Des manières agréables peuvent rehausser de beaux traits, mais elles ne peuvent en changer de vulgaires. Mais comme j'ai à cela plus d'intérêt que personne, je trouve vos avis inutiles.»

Anna fut très contente d'avoir achevé ce qu'elle avait à dire, et crut avoir bien agi. Élisabeth, quoique mécontente de l'insinuation, pouvait en faire son profit.

Le landau mena à Bath pour la dernière fois Sir Walter, Élisabeth et Mme Clay. Ils étaient tous de très bonne humeur, et Sir Walter était même disposé à rendre un salut de condescendance aux fermiers et aux paysans affligés qui se trouveraient sur son passage.

Pendant ce temps, Anna, triste mais calme, montait à la Lodge, où elle devait passer la dernière semaine.

Son amie n'était pas plus gaie: elle sentait très vivement cette séparation.