Sa visite eut du reste un bon résultat; le changement de place lui fit du bien, et Marie, ayant une compagne assidue, se plaignit moins. Les relations quotidiennes avec l'autre famille étaient très agréables, mais Anna pensait que tout n'aurait pas été si bien sans la présence de M. et de Mme Musgrove, ou les rires, les causeries et les chansons des jeunes filles. Elle était meilleure musicienne que celles-ci; mais, n'ayant ni voix, ni connaissance de la harpe, ni parents indulgents pour s'extasier sur son jeu, on ne pensait guère à lui demander de jouer, sinon par simple politesse, ou pour laisser reposer les autres.

Elle savait depuis longtemps qu'en jouant elle ne faisait plaisir qu'à elle-même. Excepté pendant une courte période de sa vie, elle n'avait jamais, depuis la mort de sa mère chérie, connu le bonheur d'être écoutée et encouragée. Elle y était accoutumée, et la partialité de M. et Mme Musgrove pour leurs filles, loin de la vexer, lui faisait plutôt plaisir, à cause de l'amitié qu'elle leur portait.

Quelques personnes augmentaient parfois le cercle de Great-House. Il y avait peu de voisins, mais les Musgrove voyaient tout le monde, et avaient plus de dîners et de visites qu'aucune autre famille. Ils étaient très populaires.

Les jeunes filles aimaient passionnément la danse, et les soirées se terminaient souvent par un petit bal improvisé. A quelques minutes d'Uppercross habitait une famille de cousins, moins riches, qui recevaient tous leurs plaisirs des Musgrove. Ils venaient n'importe quand, organisaient un jeu ou un bal à l'improviste, et Anna, qui préférait à un rôle plus actif s'asseoir au piano, leur jouait des danses de village pendant une heure de suite, obligeance qui attirait sur son talent musical l'attention des Musgrove, et lui valait souvent ce compliment: «Très bien, miss Anna, très bien, vraiment. Bonté du ciel! Comme vos petits doigts courent sur le piano!»

Ainsi passèrent les trois premières semaines, puis vint la Saint-Michel, et le cœur d'Anna retourna à Kellynch. La maison aimée occupée par d'autres! D'autres gens jouissant des chambres, des meubles, des bosquets et des points de vue! Elle ne put penser à autre chose le 29 septembre, et Marie, remarquant le quantième du mois, fit cette sympathique remarque: «Mon Dieu! n'est-ce pas aujourd'hui que les Croft entrent à Kellynch? Je suis contente de n'y avoir pas pensé plus tôt. Cela m'impressionne désagréablement.»

Les Croft prirent possession avec une exactitude militaire. Une visite leur était due. Marie déplora cette nécessité: personne ne savait combien cela la faisait souffrir. Elle reculerait autant qu'elle pourrait. Néanmoins elle n'eut pas un moment de repos tant que Charles ne l'y eut pas conduite, et, quand elle revint, son agitation n'avait rien que d'agréable.

Anna se réjouit sincèrement qu'il n'y eût pas de place pour elle dans la voiture. Elle désirait cependant voir les Croft, et fut contente d'être à la maison quand ils rendirent la visite. Charles était absent. Tandis que l'amiral, assis près de Marie, se rendait agréable en s'occupant des petits garçons, Mme Croft s'entretenait avec Anna, qui put ainsi établir une ressemblance avec son frère, sinon dans les traits, du moins dans la voix et la tournure d'esprit.

Mme Croft, sans être grande ni grosse, avait une carrure et une prestance qui donnaient de l'importance à sa personne. Elle avait de brillants yeux noirs, de belles dents et une figure agréable; mais son teint hâlé et rougi par la vie sur mer lui donnait quelques années de plus que ses trente-huit ans. Ses manières ouvertes, aisées et décidées n'avaient aucune rudesse et ne manquaient pas de bonne humeur. Anna crut avec plaisir aux sentiments de considération exprimés pour la famille et pour elle-même, car, dès le premier moment, elle s'était assurée que Mme Croft n'avait aucun soupçon du passé. Tranquille sur ce point, elle se sentait pleine de force et de courage, quand ces mots de Mme Croft lui donnèrent un coup subit:

«C'est vous, n'est-ce pas, et non votre sœur que mon frère eut le plaisir de connaître quand il était dans ce pays?»

Anna espérait avoir dépassé l'âge où l'on rougit; mais certainement elle fut émue.