Benwick avait été commandant sur la Laconia. Les louanges que Wenvorth avait faites de lui l'avaient mis dans une haute estime à Uppercross, mais l'histoire de sa vie privée l'avait rendu encore plus intéressant. Il avait épousé la sœur de Harville et venait de la perdre. La fortune leur était arrivée après deux ans d'attente, et Fanny était morte trop tôt pour voir la promotion de son mari. Il aimait sa femme et la regrettait autant qu'homme peut le faire. C'était une de ces natures qui souffrent le plus, parce qu'elles sentent le plus. Sérieux, calme, réservé, il aimait la lecture et les occupations sédentaires.

La mort de sa femme resserra encore l'amitié entre les Harville et lui; il vint demeurer avec eux. Harville avait loué à Lyme pour six mois; sa santé, ses goûts, son peu de fortune l'y attiraient; tandis que la beauté du pays, la solitude de l'hiver convenaient à l'état d'esprit de Benwick. «Cependant, se disait Anna, son âme ne peut être plus triste que la mienne. Je ne puis croire que toutes ses espérances soient flétries. Il est plus jeune que moi, sinon de fait, du moins comme sentiment; plus jeune aussi parce qu'il est homme. Il se consolera avec une autre, et sera encore heureux.»

Le capitaine Harville était grand, brun, d'un aspect aimable et bienveillant, mais il boitait un peu: ses traits accentués et son manque de santé lui donnaient l'air plus âgé que Wenvorth. Benwick était et paraissait le plus jeune des trois, et semblait petit, comparé aux deux autres. Il avait un air doux et mélancolique et parlait peu.

Harville, sans égaler Wenvorth comme manières, était un parfait gentleman, simple, cordial, obligeant. Mme Harville, un peu moins distinguée que son mari, paraissait très bonne. Leur accueil aux amis de Wenvorth fut charmant.

Le repas commandé à l'auberge servit d'excuse pour refuser leur invitation à dîner. Mais ils parurent presque blessés que Wenvorth n'eût pas amené ses amis sans qu'il fût besoin de les inviter.

Tout cela montrait tant d'amitié pour le capitaine, et un sentiment d'hospitalité si rare et si séduisant; si différent des invitations banales, des dîners de cérémonie et d'apparat, qu'Anna se dit avec une profonde tristesse: «Voilà quels auraient été mes amis!»

On entra dans la maison. Les chambres étaient si petites qu'il semblait impossible d'y recevoir. Anna admira les arrangements ingénieux du capitaine Harville pour tirer parti du peu d'espace, remédier aux inconvénients d'une maison meublée, et défendre les portes et les fenêtres contre les tempêtes de l'hiver.

Le contraste entre les meubles vulgaires et indispensables fournis par le propriétaire, et les objets de bois précieux, admirablement travaillés, que le capitaine avait rapportés de lointains voyages, donnait à Anna un autre sentiment que le plaisir. Ces objets rappelaient la profession de Wenvorth, ses travaux, ses habitudes, et ces images du bonheur domestique lui étaient pénibles et agréables à la fois.

Le capitaine Harville ne lisait pas, mais il avait confectionné de très jolies tablettes pour les livres de Benwick. Son infirmité l'empêchait de prendre beaucoup d'exercice, mais son esprit ingénieux lui fournissait constamment de l'occupation à l'intérieur. Il peignait, vernissait, menuisait et collait; il faisait des jouets pour les enfants, et perfectionnait les navettes, et quand il n'avait plus rien à faire, il travaillait dans un coin à son filet de pêche.

Quand Anna sortit de la maison, il lui sembla qu'elle laissait le bonheur derrière elle. Louisa, qui marchait à son côté, était dans le ravissement. Elle admirait le caractère des officiers de marine: leur amabilité, leur camaraderie, leur franchise et leur droiture. Elle soutenait que les marins valent mieux que tous les autres, comme cœur et comme esprit; et que seuls ils méritent d'être respectés et aimés.