Marie fut parfaitement contente de cette invitation; on devait la présenter à M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui être plus agréable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait hâte de revoir ses amis d'Uppercross, et elle reçut le meilleur accueil.
Henriette, dont l'âme était épanouie par le bonheur, fut bienveillante et gracieuse. Mme Musgrove était reconnaissante des services d'Anna. Ce fut une expansion, une chaleur, une sincérité qui la ravirent d'autant plus qu'elle en était privée chez elle. Elle fut invitée ou plutôt réclamée comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses habitudes serviables, écoutant l'histoire de Louisa et d'Henriette, donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins, s'interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou tâcher de la convaincre qu'elle n'avait été dupe de personne, car Marie, tout en s'amusant à regarder les passants par la fenêtre, ne pouvait s'empêcher de laisser travailler son imagination.
Une nombreuse compagnie arrivant dans un hôtel y porte beaucoup de bruit et de mouvement; et Anna n'avait pas été là une demi-heure, que la vaste salle était à moitié remplie de boîtes et de paquets; puis vinrent les amies de Mme Musgrove, et, bientôt après, Harville et Wenvorth. Il sembla à Anna qu'il était dans la même disposition d'esprit que le jour du concert, et qu'il voulait l'éviter. Elle s'efforça d'être calme et se raisonna ainsi: «Si nous nous aimons encore, nos cœurs finiront par se comprendre; la destinée ne nous a pas rapprochés pour que nous nous cherchions des querelles absurdes.»
«Anna, s'écria Marie, voici Mme Clay debout sous la colonnade avec un monsieur près d'elle. Ils semblent causer intimement. Comment se nomme-t-il? Venez; dites-le-moi. Mon Dieu! je me souviens; c'est M. Elliot.
—Non, s'écria Anna vivement, ce ne peut être lui. Il a dû quitter Bath ce matin à neuf heures, et il ne reviendra que demain.»
Elle sentit que Wenvorth la regardait, ce qui la vexa et l'embarrassa et lui fit regretter ce qu'elle avait dit.
Marie, voulant qu'on supposât qu'elle connaissait son cousin, se mit à parler des ressemblances de famille, affirma que c'était M. Elliot, et appela encore Anna pour regarder elle-même. Mais Anna ne bougea pas. Son malaise cependant augmenta quand elle vit les sourires et les regards d'intelligence échangés entre deux ou trois dames, comme si elles se croyaient dans le secret. Il était évident qu'on avait causé d'elle.
«Venez voir, s'écria Marie; ils se séparent et se donnent la main. Est-ce que vous ne reconnaîtriez pas M. Elliot? Vous semblez avoir oublié Lyme.»
Pour cacher son embarras, Anna alla vivement à la fenêtre. Elle s'assura que c'étaient Mme Clay et M. Elliot, et, réprimant sa surprise, elle dit tranquillement:
«Oui, c'est M. Elliot. Il a changé son heure de départ, voilà tout; ou je puis m'être trompée.»